La Ciotat et le film du train des frères Lumiè

La Ciotat est une petite ville charmante, trente‑cinq mille habitants, située entre Marseille et Toulon — à vingt‑cinq kilomètres de l’un, et autant de l’autre. Il y a ici beaucoup de choses remarquables : plusieurs églises anciennes, le vieux port entouré de petites ruelles pittoresques, un chantier naval où l’on construit des yachts, et bien sûr la nature — à La Ciotat se trouve la calanque de Figuerolles, qui fait partie du « Club des plus belles baies du monde » (oui, ça existe). Mais cette fois, je veux rappeler ce qui a rendu La Ciotat célèbre dans le monde entier : c’est ici qu’a été tourné, en quelque sorte, le premier grand « blockbuster » de l’histoire du cinéma.

À La Ciotat, les frères français Louis et Auguste Lumière ont tourné leur célèbre film « L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat ». Le film est tellement connu qu’on l’a longtemps pris pour le premier film du monde (ce qui est faux), puis pour le premier film projeté en public (faux aussi), puis pour le premier film dont la projection était payante (encore non).

En revanche, le cinéma « Eden », où a eu lieu l’une des premières séances payantes de ce film, est bel et bien le plus ancien cinéma du monde encore en activité. Aujourd’hui, c’est plutôt un ciné‑club avec conférences, présentations et projections de festival. À l’origine, l’Eden n’avait pas été construit comme un cinéma : les Lumière l’ont simplement utilisé pour leurs projections, avant cela on y organisait des concerts, des spectacles et même des combats de boxe.

Les frères Lumière étaient destinés à devenir les pionniers du cinéma : d’abord, leur nom les y prédestinait, ensuite, c’était une dynastie — leur père, Antoine Lumière, avait commencé à expérimenter la photographie dès les années 1860.
Antoine Lumière : l’inventeur oublié
Je trouve injuste que tout le monde connaisse les frères Lumière, alors que leur père est rarement mentionné, alors que c’est chez lui que l’esprit d’innovation familial s’est manifesté pour la première fois. Antoine venait de la campagne, ses deux parents sont morts quand il était adolescent. Il a commencé comme aide‑menuisier, puis il a appris à peindre des enseignes. Devenu peintre‑décorateur, il a rencontré et s’est lié d’amitié avec le célèbre photographe et caricaturiste Nadar, et il a même peint l’enseigne de son atelier. C’est sans doute Nadar qui l’a entraîné vers la photographie.

Marié, Lumière a d’abord essayé de monter son affaire à Lyon ou à Paris, mais la famille n’avait pas les moyens de vivre dans la capitale au début de la carrière d’Antoine, et ils ont déménagé à Besançon, où sont nés leurs deux fils — Louis et Auguste. La famille Lumière comptait six enfants au total : plus tard sont nées trois filles, puis le plus jeune fils.

Le père a longtemps gagné sa vie grâce à la photographie. À l’époque, c’était un métier relativement jeune — quarante ans plus tôt, on avait réalisé la première photographie, et encore, difficile de l’appeler une vraie photo : plutôt une trace floue. Parcourant la région, Lumière faisait des portraits sur commande — c’était alors un luxe coûteux. Les expériences sur les techniques photographiques et les substances photosensibles continuaient, et c’est là qu’Antoine excellait. Pendant la guerre entre la France et la Prusse, en 1870, il a quitté l’Est du pays pour Lyon, plus loin des combats, et y a ouvert son atelier photo.

Mais la photographie passe bientôt au second plan et devient pour lui un simple passe‑temps, car son revenu principal vient de la vente de plaques photographiques prêtes à l’emploi, qu’il fabrique lui‑même — la photographie attirant de plus en plus de gens aisés, il fallait toujours plus de consommables. L’affaire de Lumière père grandit, il fait participer ses fils dès l’enfance à la fabrication des plaques, car le nombre de travailleurs détermine les ventes et les recettes. Au début, la famille travaille dans une petite pièce au sous‑sol de la maison, presque dans le noir, avec une faible lumière orange, et comme l’électricité n’était pas fournie régulièrement par la ville, Antoine a équipé l’atelier d’une centrale électrique. Ils travaillent jusqu’à l’épuisement, ce qui porte ses fruits : l’affaire devient très rentable, et bientôt Antoine peut déjà se permettre d’embaucher des ouvriers.

Pendant ce temps, les jeunes Lumière, gagnés par l’enthousiasme de leur père, font des études d’ingénieurs et commencent à apporter au commerce familial des innovations utiles. Louis Lumière a toujours été considéré comme responsable de la partie technique du cinéma, et d’ailleurs sa contribution à l’affaire familiale était plus tangible. Auguste, lui, peut être vu comme l’un des tout premiers acteurs au monde : il jouait souvent dans les films, par exemple dans la petite scène « Le Déjeuner de bébé », où il apparaît avec sa petite fille.

Auguste s’est vite refroidi à l’égard du cinéma, il a toujours été davantage attiré par la biochimie et la pharmacologie (pendant la Première Guerre, il travaillait avec un appareil à rayons X). Dans la seconde moitié de sa vie, il s’est consacré à des recherches dans sa chère biochimie et la médecine humorale, il étudiait la tuberculose et d’autres maladies infectieuses, le rhumatisme et le cancer. Je crois que son intérêt pour la médecine venait d’un drame personnel – sa fille Andrée (la même petite que l’on voit dans « Le Déjeuner de bébé ») est morte en 1918 de la « grippe espagnole » à l’âge de vingt-quatre ans.
Louis se passionnait pour la chimie, c’est lui qui a inventé une méthode particulière de fabrication de plaques photographiques gélatino-bromure sèches en noir et blanc, permettant de faire des clichés instantanés. La technologie fut appelée « Blue Label », les plaques se vendaient en boîtes de douze, et c’est précisément sur elles que les Lumière ont fait fortune.
L’usine Lumière et la révolution des plaques photographiques
La famille Lumière peut désormais passer à la production de masse de son produit. Antoine contracte un emprunt et ouvre à Lyon une usine, achetant pour cela un grand hangar vide qui existe d’ailleurs encore aujourd’hui.
D’ailleurs, c’est justement à la sortie de cette usine qu’a été tourné le film « La Sortie de l’usine Lumière à Lyon » — c’étaient les ouvriers de l’usine d’Antoine. Ce film fut le premier film des Lumière. Il en existe plusieurs versions, au moins trois sont aujourd’hui en accès libre sur YouTube. Ce qui m’a frappée dans ce petit film, c’est l’allure tout à fait respectable des ouvriers – des dames en chapeau, des hommes habillés proprement et élégamment. Mais j’anticipe un peu, alors que les Lumière sont encore occupés à perfectionner leur activité de fabrication de matériel photographique.

Les conditions de travail à l’usine étaient assez difficiles – en contact avec des produits chimiques, dans la pénombre, en uniforme spécial – les pires ennemis de la fabrication des plaques photographiques étaient la lumière et la poussière. L’usine employait trois cents ouvriers, principalement des femmes et des adolescents – on avait alors le droit d’embaucher des enfants à partir de dix ans.

J’ajoute que l’usine des Lumière ne se limitait pas à la production de plaques, ils ont fait quantité d’autres inventions et vendaient des mécanismes comme un dispositif pour laver les vitres et les découper. Louis, avec le temps, a aussi créé un système d’évacuation des vapeurs toxiques des produits chimiques, pour protéger les ouvriers.

Les frères ont inventé des technologies comme le nettoyage mécanique des moules après la fabrication des plaques, un système d’évacuation automatique du condensat – les Lumière n’ont pas seulement inventé le cinéma, mais aussi tout ce qu’il fallait pour le produire ! Au total, les Lumière ont déposé plus de cent soixante-dix brevets. ls déposaient leurs brevets et signaient leurs travaux ensemble.
Comment le père des Lumière a lancé l’histoire du cinéma
L’impulsion vers « l’animation » de la photographie est venue, elle aussi, du père de famille. À Paris, il avait assisté à une démonstration du kinétoscope – l’invention de Thomas Edison et William Dickson. C’était une boîte qui montrait des « photographies animées », dans laquelle un seul spectateur pouvait regarder à travers des lentilles, donc sans projection sur écran. Ce n’était pas la première expérience « d’animation » des images que rencontrait le père Lumière. Son ami Nadar, autrefois, avait déjà fait son autoportrait « tournant », en se photographiant en cercle sous différents angles.


On connaissait déjà des expériences de projection d’images en mouvement grâce à la « lanterne magique » – trois ans avant l’utilisation de cette technologie par les frères Lumière, Charles-Émile Reynaud avait commencé à montrer son « Théâtre optique », sauf qu’il ne le faisait pas à partir de photographies, il dessinait lui-même les images sur la pellicule, ce qui fait de lui, en somme, le père de l’animation.


De retour à Lyon, Antoine Lumière discute de ce qu’il a vu avec ses fils, les convainc que cette nouveauté peut avoir un grand potentiel commercial, et les recherches dans cette nouvelle direction commencent.
Ils ne se doutaient pas qu’ils se tenaient aux sources d’une nouvelle culture puissante – l’ère du cinéma.
