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La Ciotat, berceau du cinéma des frères Lumière

Je poursuis mon récit commencé dans le post précédent.

Les frères Lumière ont longtemps travaillé à l’invention de plaques photographiques en couleur, et d’ailleurs leurs recherches ont abouti en 1903 à la création de plaques au zinc – les autochromes Lumière. Elles furent assez largement utilisées, puis la technologie fut supplantée par Kodak après 1935. Cela n’a pas trop contrarié les jeunes Lumière – à ce moment-là, ils étaient déjà happés par une nouvelle idée de leur père : montrer au public des images en mouvement. Ils se sont lancés dans la création d’un « appareil magique » – car la « lanterne magique » existante ne leur convenait pas.

Appareil « Cinématographe ». Musée municipal de La Ciotat

Et bientôt l’appareil nécessaire fut inventé. Les frères avouaient plus tard que l’idée du mécanisme leur était venue… d’une machine à coudre. Certaines difficultés venaient des restrictions de brevets imposées par Edison – la perforation carrée de la pellicule sur les côtés de l’image (les Lumière utilisaient au début des trous ronds) et le celluloïd comme matériau pour la pellicule – ils ont longtemps dû acheter la pellicule vierge outre-Atlantique, puis les Lumière la perçaient et y appliquaient l’émulsion.

Lanterne magique, musée de La Ciotat

Néanmoins, après une période d’expérimentations, les frères Lumière ont mis au point un équipement permettant de tourner des films, ainsi qu’un appareil-projecteur qui faisait bouger l’image photographique tout en la projetant sur un écran. Fait amusant, même le nom de la caméra – « cinématographe » – ils l’ont acheté à un inventeur malheureux qui avait déposé le nom mais n’avait pas réussi à développer l’appareil. La caméra-cinématographe fonctionnait sans électricité, grâce à une manivelle, ce qui permettait de l’emporter dehors.

La pellicule d’Edison (à droite) et la pellicule des frères Lumière

On a l’impression que les Lumière marchaient toujours un pas derrière les pionniers, mais leur succès commercial prouve le contraire. De plus, les frères Lumière resteront à jamais des figures majeures – ce sont eux qui ont réuni dans leur invention toutes les techniques existant avant eux, les ont perfectionnées et ont livré un produit prêt pour le marché – quelque chose qui a plu au public et qui, en très peu de temps, a pris une ampleur inouïe. Il est intéressant que les Lumière eux-mêmes étaient au début assez sceptiques envers leur invention. Ils étaient persuadés que le cinéma n’était qu’un jouet qui lasserait vite les spectateurs. Ils réalisaient leurs films pour s’amuser, les montrant d’abord seulement à leurs amis et voisins. Heureusement, ils ont tous deux vécu assez longtemps pour constater le contraire – Auguste jusqu’à quatre-vingt-douze ans, Louis jusqu’à quatre-vingt-quatre.

Les Lumière n’aimaient pas le cinéma tel que nous le connaissons aujourd’hui. Même s’ils ont quelques films mis en scène (dont le célèbre « L’Arroseur arrosé »), ils ont toujours préféré le cinéma documentaire, c’est-à-dire pour eux de véritables « photographies vivantes ». Ils aimaient saisir la vie telle qu’elle est.

Pourquoi La Ciotat ?

Et La Ciotat, alors ? À une époque, Antoine Lumière (le père) appartenait à une loge maçonnique. Un de ses frères de loge, Lazare Sellier, s’était installé à La Ciotat après sa retraite.

La petite ville n’a jamais été aussi huppée que Nice, Cannes et compagnie, parce qu’il y avait ici un port et un chantier naval, même si les longues plages et la nature splendide étaient bien là. Sellier voulait attirer dans sa loge régionale des frères riches et influents, il a invité Lumière père à La Ciotat. Celui-ci est venu sur la Côte d’Azur et il est tombé irrémédiablement amoureux de l’endroit. Je vais souvent à La Ciotat pour mon travail, donc je le comprends très bien.

Antoine a décidé d’y construire sa résidence d’été, et Lazare Sellier en est devenu l’intendant. Un terrain de 90 hectares a été acheté et un immense manoir de quarante pièces a été bâti. Il existe toujours aujourd’hui, mais très remanié. Le bâtiment avait une grande salle pour les bals et les spectacles, c’est là que se tenaient les premières projections pour les amis et les proches.

Intérieurs du Palais Lumière. Photo du musée municipal de La Ciotat

Aujourd’hui, sur la promenade du bord de mer, près de la plage Lumière, on peut voir deux maisons blanches jumelles. Antoine Lumière les fit construire pour ses fils après avoir acquis sa propre villa. D’ailleurs, unis par leur travail commun, les frères Lumière sont restés proches toute leur vie, ils ont même épousé deux sœurs.

Les paysages pittoresques de La Ciotat et le charme unique des habitants du Sud et de leur quotidien sont ensuite devenus une source d’inspiration inépuisable pour les Lumière.

Gare de La Ciotat

Les premiers films des frères Lumière

Je tourne autour du sujet, mais je n’arrive toujours pas à parler de « L’Arrivée d’un train ». Et ce n’est pas encore le moment. Le premier film des Lumière fut le film lyonnais déjà mentionné, « La Sortie de l’usine ». Il a été montré lors d’une séance gratuite et privée le 22 mars 1895 à Paris (à Marseille, le film a été projeté un an plus tard), à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, puis parmi dix films lors de la première séance publique payante, le 28 décembre 1895, dans le Salon indien du Grand Café.

Le succès a été gigantesque ! Les séances ont eu lieu pendant plusieurs semaines, et dès la première semaine une file de trois cents mètres s’est formée. La nouveauté allait attirer dans le Salon indien du Grand Café deux mille cinq cents spectateurs par jour !

J’ajoute que « L’Arrivée d’un train » n’avait pas encore été montrée, probablement parce que le film n’était pas encore tourné. Il a été projeté pour la première fois le 25 janvier 1896 à Lyon.

Programme de la première séance des frères Lumière avec une liste de 10 films

Il a été tourné sur une vraie gare, celle de La Ciotat, en 1895, les Lumière avaient demandé à leurs proches de participer au tournage. Ainsi, on considère que dans ce train arrivant de Marseille se trouvait leur mère. Je suis allée deux ou trois fois à la gare, juste pour la regarder et m’imprégner de l’atmosphère du lieu historique – car c’est toujours la même petite gare provinciale. Le quai a peu changé, seuls les trains sont différents – ils vont un peu plus vite aujourd’hui que le train marseillais de la fin du XIXe siècle.

À tous points de vue, le film n’était pas le premier, alors pourquoi est-ce lui qui a tant impressionné les contemporains et qui a acquis une renommée mondiale ? Je pense, pour plusieurs raisons. Sans doute à cause de l’anecdote qui lui est associée et que les journalistes ont gonflée dans la presse : soi-disant, pendant la séance, les spectateurs auraient pris le train pour un vrai, auraient paniqué et se seraient rués vers la sortie (on voit une scène semblable dans le film soviétique – affreux, à mon goût – « L’Homme du boulevard des Capucins », où, pour une raison quelconque, le film est appelé « L’Arrivée du train à la gare Saint-Lazare à Paris », et où le boulevard s’appelait en réalité « boulevard des Capucines »). En réalité, tout s’est limité à des exclamations de surprise et d’étonnement, les spectateurs ne faisaient que se reculer instinctivement de l’écran.

Les cow-boys du Far West regardent pour la première fois le film « L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat ». Image tirée du film soviétique « L’homme du boulevard des Capucines ».

Dans le film, on trouve en plus un cadrage très réussi. Les opérateurs d’aujourd’hui affirment qu’on y voit plusieurs trouvailles de cadrage qui portent maintenant des noms savants, alors que Louis Lumière (il était l’opérateur et le réalisateur du film) agissait sûrement de manière intuitive, en s’appuyant sur l’expérience acquise auprès de son père dans l’atelier photographique.

La Ciotat se souvient des frères Lumière !

Aujourd’hui, la gare possède une plaque commémorative en l’honneur des tournages (il y en a eu plusieurs). La gare elle-même est magnifiquement restaurée. Même ceux qui ne s’intéressent pas vraiment à l’histoire ou aux sites touristiques ont du mal à l’ignorer : il y a de nombreux panneaux avec de vieilles photos, des explications, des schémas, rappelant que cette petite station ferroviaire est liée à un événement si marquant pour le cinéma.

Monument « L’arroseur arrosé » dans le parc municipal La Ciotat

Un autre film des Lumière lié à la ville : « L’Arroseur arrosé », tourné ici, dans le jardin du « Palais Lumière ». C’est un petit film mis en scène, et on le voit aussi dans « L’Homme du boulevard des Capucins » : un jardinier arrose des plantes avec un tuyau, un garnement pose le pied dessus, l’eau cesse de couler, le jardinier regarde dans l’embout du tuyau, le garçon retire son pied, et le jet d’eau lui arrive en plein visage.

Le film met en scène le vrai jardinier des Lumière, et le garnement est joué par le fils d’un ouvrier de l’usine. Cette petite comédie a longtemps été le film le plus populaire des Lumière, les spectateurs riaient littéralement aux larmes. Dans le parc municipal de La Ciotat, on trouve un monument à « L’Arroseur arrosé ». Je soupçonne qu’un autre des dix premiers films projetés au Grand Café – « Le Bain de mer » – a lui aussi été tourné à La Ciotat.

Les Lumière ne passaient à La Ciotat que l’été, ils vivaient à différentes périodes à Paris, Lyon et ailleurs, mais ici on les vénère d’une manière extraordinaire ! La ville possède un grand cinéma « Lumière », aménagé dans l’ancien marché couvert de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, et leur nom a été donné à des rues, une école, et ainsi de suite.

Image tirée du film « L’arrivée d’un train » sur la terrasse du cinéma « Eden ».

Sur la promenade, près de la belle plage, se dresse un monument aux Lumière en forme d’arc de triomphe, et la plage elle-même porte leur nom.

J’ajoute encore que le cinéaste culte d’une génération plus tardive, Marcel Pagnol, affirmait que, la veille de sa naissance, sa mère avait ressenti ses premières contractions justement à La Ciotat, où elle rendait visite à sa belle-sœur. On l’a vite ramenée chez elle, à Aubagne, où elle a mis au monde son premier enfant. Il flotte donc ici, littéralement dans l’air, quelque chose qui inspire le développement du cinéma mondial.

Beaucoup de Français connaissent sûrement toute cette histoire, mais dans la vie réelle je tombe souvent sur des gens qui n’ont même pas idée que le cinéma mondial est né dans cette petite ville au bord de la mer, alors ce n’est pas inutile de le rappeler.

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