Aujourd’hui, c’est le 8 mars, et je ne peux pas ne pas m’exprimer. Je prends la parole pour défendre Rosa Luxemburg et Clara Zetkin !
J’ai vraiment de la peine pour ces deux femmes étonnantes qui, en leur temps, ont initié la création de la Journée internationale des femmes – et que la postérité ingrate a transformées en icônes figées, couvertes de poussière, dont plus personne ne se souvient comme de femmes incroyables.
Je rappelle brièvement : en 1910, à la conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague, Clara Zetkin a proposé d’instituer une journée internationale de lutte pour les droits politiques des femmes. Rosa Luxemburg était sa plus proche alliée dans le mouvement social‑démocrate, et toutes deux défendaient activement le droit de vote et la participation politique des femmes. Je ne vais pas encore une fois raconter leur contribution inestimable au féminisme, j’ai envie de les regarder de plus près et de comprendre qui elles étaient vraiment.
Clara Zetkin avant la légende

J’ai vu son portrait pour la première fois sur le billet est‑allemand de 10 marks ; j’avais alors six ans, nous venions d’arriver en RDA, où mon père avait été envoyé en mission. Je me souviens avoir demandé à ma mère : « Et c’est qui, ce grand‑père ? », mais c’était en fait une grand‑mère. Jusqu’à l’âge adulte, je gardais en mémoire cette image d’une vieille dame un peu ébouriffée, avec des yeux fatigués. Mais avec l’invention d’Internet, j’ai commencé à chercher des informations plus précises, et il s’est avéré que Clara n’avait pas toujours été comme ça. Elle avait autrefois une taille fine et des chapeaux.

Elle venait d’une famille modeste mais tout à fait bourgeoise, et à la naissance portait le nom d’Eisner. Son père était instituteur, sa mère – une femme assez progressiste, qui fréquentait les leaders du mouvement féminin naissant. Elle avait même fondé dans sa ville natale de Wiederau une association de gymnastique féminine. D’ailleurs, elle était à moitié française.

Jeune, Clara était considérée comme plutôt séduisante – grande, élancée, blonde. Elle était cultivée et très engagée. La jeune Clara avait une parole vive et éloquente, elle était passionnée, sociable et très charmante. Pas étonnant que les prétendants tournent autour d’elle, et pour éviter qu’elle ne fasse des bêtises trop tôt, la famille l’a envoyée dans une école pédagogique privée. Là, elle s’est rapprochée d’un cercle de jeunesse progressiste et a rencontré le jeune Ossip Zetkin.

C’était un natif d’Odessa, ancien révolutionnaire populiste, qui avait fui l’Empire russe. Ossip avait des yeux intelligents et tristes, des idées élevées et la tuberculose – comment ne pas tomber amoureuse ?! Et Clara est tombée amoureuse. On disait qu’elle l’avait longtemps poursuivi et qu’elle l’avait presque convaincu de force de la nécessité politique de leur union. Ils ont emménagé ensemble. Clara a pris le nom de son mari, mais ils ne se sont jamais officiellement mariés.
Deux maris, deux destins : la vie sentimentale de Clara Zetkin
Presque aussitôt après leur rapprochement, Ossip a été expulsé après une nouvelle arrestation ; le couple a passé deux ans séparé, puis Clara est partie rejoindre son bien‑aimé à Paris. Là, ils ont vécu d’amour et de discussions révolutionnaires dans un petit appartement de Montmartre. Clara a donné naissance à deux fils. Elle gagnait sa vie par des traductions et des cours particuliers. Bien sûr, elle continuait à fréquenter des camarades de pensée ; c’est à Paris qu’elle s’est formée comme figure politique notable. Je précise qu’elle parlait couramment le français et maîtrisait le russe parlé.

Malheureusement, son bonheur familial n’a pas duré longtemps. Quelques années plus tard, Ossip s’est retrouvé alité. La tuberculose s’était propagée à la colonne vertébrale, et le malheureux a été paralysé d’un côté. Clara devait s’occuper des enfants, soigner son mari malade et gagner sa vie, parfois en faisant la lessive et le ménage dans des maisons riches. Ce fut une épreuve lourde pour une jeune femme issue d’une famille bourgeoise respectable, mais elle l’a affrontée avec courage. Quand son mari de trente‑neuf ans est mort, Clara en avait trente‑deux ; l’un de ses fils avait alors quatre ans, l’autre six. Clara était brisée moralement, épuisée physiquement et, en plus, complètement sans ressources. De sa légèreté et de son charme de jeune fille, il ne restait plus rien, mais son caractère d’acier et son âme passionnée, eux, étaient toujours là.

Elle dut revenir en Allemagne, et là, ses amis ne la laissèrent pas sombrer – elle se jeta dans la lutte révolutionnaire, et c’est à ce moment‑là que naquit son amitié solide avec Rosa Luxemburg. Ce qu’il faut comprendre chez Clara, c’est que Zetkin a en fait créé le mouvement international des femmes socialistes. Elle n’y a pas seulement participé — elle l’a organisé. À partir de 1891, elle a dirigé le journal Die Gleichheit (« L’Égalité ») et en a fait la revue principale des socialistes européennes. Le tirage monta jusqu’à 100–120 000 exemplaires, ce qui, pour une presse de parti à l’époque, était énorme.

À la rédaction du journal, elle fit la connaissance d’un jeune artiste, Georg Friedrich Zundel. Il avait presque deux fois moins qu’elle — vingt‑deux ans, elle quarante. Georg était un jeune homme séduisant, elle — une femme loin d’être jeune et sûrement pas une beauté conventionnelle, mais sa passion, son engagement et son immense charme firent leur effet : le garçon tomba éperdument amoureux de Clara, ils eurent une liaison fougueuse et, malgré les moqueries et la franche désapprobation des amis, ils se marièrent.

Fait curieux : les fils de Clara aimaient beaucoup son jeune mari. Georg plaisantait ensuite en disant qu’ils s’étaient mariés pour faire plaisir aux garçons. Le mariage fut étonnamment heureux. Mieux encore, Georg reçut bientôt un héritage et devint assez riche, peignant des portraits sur commande. Ils avaient désormais leur propre maison et une voiture, Clara se mit à porter des toilettes à la mode et à recevoir des invités — Lénine, par exemple. Et pourtant, cette vie familiale confortable ne l’éloigna pas de la lutte révolutionnaire ; Clara n’abandonna pas ses idées.
Leur mariage dura dix‑sept ans. Le prétexte officiel de la séparation fut la guerre de 1914 : Georg partit volontairement au front, et Clara la pacifiste ne lui aurait soi‑disant jamais pardonné. Clara était connue pour sa position farouchement antimilitariste. Quand, en 1914, la social‑démocratie allemande soutint la guerre, Zetkin se retrouva en minorité. Elle organisa en 1915 une conférence internationale de femmes contre la guerre, diffusa des textes pacifistes et fut même arrêtée pour agitation antimilitariste.

En réalité, il y avait une autre raison à la rupture : Georg était tombé amoureux d’une autre femme, la jeune et riche Paula Bosch, nièce d’un futur magnat de la technique. En 1914, Clara avait déjà cinquante‑huit ans, et la trahison de son mari fut pour elle un coup très dur. De retour du front, Georg demanda le divorce, et Clara… ne le lui donna pas ! Et elle ne le donna pas pendant encore de longues années. Ce n’est qu’en 1928 que tous les papiers furent enfin réglés, et que l’artiste put épouser sa nouvelle élue.
» Rosa de fer » ou amoureuse des fleurs ?
Et Rosa, alors ?
Oh, elle est, à mon avis, une femme encore plus intéressante !
Rosalia était née dans une famille de Juifs polonais, sujets russes. La petite fille était née avec une anomalie — une luxation congénitale de la hanche, qui la fit boiter sévèrement toute sa vie. À cause de cette pathologie osseuse, elle était très petite, avec une colonne vertébrale déformée et une tête démesurément grande. Et puis ce profil caractéristique, qui ne lui donnait guère de beauté. Son biographe Rolf Schneider écrira bien plus tard : « On peut dire que le destin l’a privée trois fois : comme femme dans une société dominée par les hommes, comme juive dans un environnement antisémite et comme infirme… ».

Elle avait pourtant de très beaux yeux et une chevelure épaisse et magnifique. Le communiste américain Bertram Wolfe la décrivait comme une femme avenante, avec « de grands yeux expressifs » et « une voix chaude et vibrante ».
Mais surtout, Rosa était intelligente, brillamment instruite, bien élevée, jouait merveilleusement du piano, possédait un étonnant talent d’oratrice et une énergie bouillonnante. Elle avait reçu une très bonne éducation — sa famille l’avait envoyée en Suisse pour étudier l’économie.

Peu de gens savent que la redoutable révolutionnaire aimait passionnément la botanique et la nature en général. Rosa cueillait et conservait des plantes et avait même constitué son propre herbier — dix‑huit cahiers contenant des centaines d’échantillons, dont beaucoup furent récoltés pendant ses promenades en prison (ses herbiers sont aujourd’hui conservés à l’université de Varsovie). Dans ses lettres écrites en prison, elle écrit non seulement sur la politique, mais aussi sur les oiseaux, les fleurs et même sur de malheureux buffles que les soldats battaient dans la cour de la prison. Cet épisode l’avait plongée dans le désespoir, elle avait pleuré toute la nuit.

En 1898, Rosa dut contracter un mariage formel avec Gustav Lübeck — le fils de ses amis socialistes. Ce mariage était nécessaire pour obtenir la citoyenneté de l’Empire allemand et participer légalement à la vie politique et au parti SPD.
Le mariage était fictif, et ils divorcèrent rapidement. Malgré ses handicaps de naissance, Rosa ne manquait pas de prétendants. Elle réussit à conquérir le cœur du plus bel homme des rangs sociaux‑démocrates, Leo Jogiches. Certes, leur relation était plus que libre, surtout de son côté à lui, mais ils restèrent ensemble près de vingt ans.

On considère qu’il la supportait simplement, tandis qu’elle, à en juger par ses lettres, le voyait autrement. Elle, si ardente et impétueuse à la tribune, était douce et conciliante dans la vie quotidienne, et en plus cuisinait merveilleusement, ce qui l’avait tout simplement conquis. Ses lettres d’amour sont de petits joyaux littéraires. Si Rosa ne s’était pas laissée happer par la lutte révolutionnaire, elle aurait pu devenir une écrivaine remarquable. Ses lettres sont pleines d’amour, de passion, de jalousie, de tendresse, de métaphores colorées et d’épithètes poétiques. Hélas, ces lettres n’ont pas réussi à préserver leur union pour toujours — après de longues années, Leo finit par quitter Rosa.

Après leur séparation, elle se rapprocha un temps de son avocat, celui qui la défendait au tribunal (elle avait passé au total quatre ans en prison au cours de sa vie). Avec Leo, d’ailleurs, elle resta en contact toute sa vie — de vrais Camarades ne règlent pas leurs comptes privés, la cause du parti passe avant tout ! L’ancien amant survivra à Rosa de seulement trois mois, il sera tué en prison.
Le secret des révolutionnaires : comment faire craquer un homme plus jeune
Et puis il arriva quelque chose d’incroyable. Le fils cadet de son amie Clara s’éprit de Rosa, Constantin (à la maison, « Kostia »). Elle avait trente‑six ans, lui vingt‑deux.
D’abord, il l’écoutait simplement, la bouche ouverte — pendant ses discours enflammés, elle était magnifique. Ensuite ils jouaient de la musique ensemble — elle au piano, lui au violon ; puis ils parlaient beaucoup de révolution, et puis, contre toute attente (et surtout celle de Clara), une liaison passionnée commença entre eux. Il reste plus de six cents lettres lyriques que les deux amoureux passionnés s’échangèrent.

Sur la photographie de 1910, on ne voit pas seulement des révolutionnaires et des dames d’un certain âge en chapeau — ce sont deux amies de très jeunes hommes. Clara a cinquante‑trois ans, son mari trente‑cinq, il leur reste encore quatre ans avant la rupture ; Rosa a trente‑neuf ans, sa liaison passionnée avec le fils de son amie bat son plein — elle durera environ sept ans.

On dit qu’au début Clara n’accueillit pas avec enthousiasme la nouvelle de la liaison de son fils avec son amie plus âgée, mais elle finit par s’y faire : Rosa et Kostia avaient quatorze ans d’écart, et Clara et son propre mari en avaient dix‑huit, alors ce n’était pas à elle de les juger, et ce serait d’ailleurs très bourgeois. Donc, finalement, elle accepta leur union.
Au bout de sept ans, Kostia commença à se sentir à l’étroit dans sa relation avec Rosa, et ils se séparèrent, ce que Rosa vécut très douloureusement. Avec le temps, il se maria et vécut jusqu’à quatre‑vingt‑quinze ans. Clara prit le parti de son amie, la soutint beaucoup et la consola, car elle traversait elle‑même presque au même moment un drame semblable.

Désormais, il ne restait à Rosa que Clara, la Révolution et son chat adoré.
Puis vint la fin triste de leur amitié : en 1919, à quarante‑sept ans, Rosa fut arrêtée et tuée avec son camarade Karl Liebknecht, et son corps fut jeté dans un canal (sous la glace, si je comprends bien, c’était en janvier). On ne retrouva son corps que plusieurs mois plus tard. Les camarades l’enterrèrent avec les honneurs. Rosa Luxemburg devint une martyre de la révolution, une sorte de Jeanne d’Arc social‑démocrate, son nom devint une légende, et elle — une icône. Alors qu’en réalité, elle était simplement une femme — singulière, talentueuse, éclatante et très vivante.

Clara Zetkin survécut à son amie de presque quinze ans. Après l’arrivée au pouvoir des nazis, elle partit en Russie soviétique et y mourut peu après, à soixante‑quinze ans.
Son dernier mot fut : « Rosa ».