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Fontaine-de-Vaucluse : source mystérieuse, Sorgue et traces de Pétrarque en Provence

Fontaine-de-Vaucluse est un petit village de Provence, depuis longtemps prisé des touristes. J’y suis allée pour la première fois ce week-end. 

La vallée close de Fontaine-de-Vaucluse

Le nom Vaucluse vient du latin «Vallis Clausa» — « vallée close ». D’ailleurs, jusqu’à récemment, le village s’appelait simplement « Vaucluse », et maintenant c’est tout le département qui porte ce nom. C’est un nom très juste : la route vous mène dans une vallée étroite qui bute contre un immense mur calcaire. La chaîne du Vaucluse est formée de calcaire de l’ère mésozoïque. Au pied de l’un des rochers jaillit une source qui donne naissance à la Sorgue. 

La source de la Sorgue et le mystère des eaux souterraines

La grande merveille de Fontaine-de-Vaucluse, c’est cette source même. C’est elle qu’on appelle « la fontaine », mais ce n’est absolument pas une fontaine au sens habituel. C’est une puissante source karstique qui, en période sèche, peut paraître petite et presque immobile, comme une vasque sombre au pied de la falaise. Après les pluies ou au printemps, l’eau monte et se transforme en torrent. J’y suis venue justement au printemps, après les pluies. Je vous assure, le flot est vraiment impressionnant — l’eau bouillonne littéralement ! La rivière figure parmi les cinq plus importantes au monde par son débit annuel, qui atteint 630 millions de mètres cubes. 

Cette source est si particulière dans sa structure qu’en hydrogéologie il existe même le terme «source vauclusienne». C’est ainsi qu’on appelle les sources karstiques profondes où l’eau remonte depuis des cavités souterraines. Il existe une théorie selon laquelle les cavités et les galeries karstiques se seraient formées il y a cinq millions d’années, à l’époque de l’assèchement de la Méditerranée. 

En surface, on ne voit que le « cratère », l’ouverture par laquelle l’eau jaillit du sous-sol. La cavité en forme de siphon descend à plus de 300 (!) mètres de profondeur. Les eaux provenant des fissures karstiques de la roche calcaire s’y accumulent, et lors des pluies l’eau remonte à la surface sous une forte pression. 

Des amateurs ont tenté d’explorer la cavité sous-marine dès la fin du XIXᵉ siècle. Jacques-Yves Cousteau est descendu ici en 1947, mais il n’a pu plonger qu’à 30 mètres — l’équipement de l’époque était imparfait. Aujourd’hui, la grotte souterraine a été explorée grâce à des engins de plongée en grande profondeur. 

Voici à quoi ressemble la source. L’accès y est actuellement fermé, j’ai repris en photo l’image d’un panneau touristique.

La Sorgue : rivière turquoise, plantes aquatiques et anciens moulins

La Sorgue est unique en son genre : elle jaillit immédiatement avec un débit puissant, contrairement aux autres rivières qui commencent par de petits ruisseaux. Son eau est très transparente et froide, et même en période de sécheresse le courant reste assez fort. Une fine suspension de calcaire lui donne une teinte bleuâtre. La température à la source reste autour de 13 °C presque toute l’année. Cela tient au fait que l’eau vient des profondeurs de la roche. 

Les longues mèches vertes qu’on voit dans l’eau sont souvent prises pour des algues. Mais dans bien des cas, ce ne sont pas des algues, ce sont des plantes aquatiques — des macrophytes. Dans la Sorgue, on trouve ce qu’on appelle des renoncules aquatiques. Elles s’enracinent au fond et s’étirent dans le courant en longues bandes. 

Ces plantes sont importantes pour l’écosystème de la rivière. Elles servent d’abri aux petits organismes et aux alevins, participent à l’oxygénation de l’eau et sont un indicateur de l’état du milieu aquatique. On les voit bien justement parce que l’eau de la Sorgue est transparente. 

La Sorgue n’a pas seulement joué un rôle naturel. Son eau a servi pendant des siècles aux moulins et à l’artisanat. À Fontaine-de-Vaucluse, il existe encore le moulin à papier Vallis Clausa, où l’on montre la fabrication traditionnelle du papier. 

Malheureusement, depuis plusieurs mois, l’accès à la source elle-même est fermé en raison du risque d’éboulements depuis les falaises environnantes, mais cela ne rend pas le village moins pittoresque. 

Cet endroit n’est pas intéressant uniquement pour sa géologie. L’histoire du peuplement remonte au Néolithique. On suppose qu’il y avait autrefois un sanctuaire sur les rives de la source, peut-être plusieurs. Plus d’un millier de pièces de différentes époques y ont été retrouvées. On voit encore les vestiges du premier canal romain qui utilisait les eaux de la Sorgue. Pline l’Ancien mentionne la source sous le nom de «nobilis fons Orgae». 

Pétrarque à Fontaine-de-Vaucluse

Au XIVᵉ siècle, Francesco Petrarca a vécu et écrit ici. Il a choisi cette vallée close comme lieu de retraite, loin du bruit d’Avignon et de la cour papale. Même si ici, il y a assez d’un autre bruit — celui de l’eau, qui par endroits devient un fracas. 

Colonne érigée en hommage au séjour de Pétrarque à Vaucluse

Francesco Petrarca est né à Arezzo en 1304, et il s’est retrouvé en Provence à cause du déménagement de sa famille auprès de la cour papale à Avignon. À Fontaine-de-Vaucluse, il passait de longues périodes à partir d’environ 1337, mais il n’y était pas un ermite vivant à l’écart du monde : il se déplaçait dans la région, correspondait, allait souvent à Avignon, en Italie et ailleurs.

Saint Véran

Avignon, au XIVᵉ siècle, était le centre de la cour pontificale, une ville très bruyante, affairée, bouillonnante d’intrigues politiques et d’intrigues de cour. Pétrarque se montrait très critique envers elle et utilisait souvent dans ses lettres l’image de « Babylone » comme symbole de corruption morale. Vaucluse lui donnait ce qu’Avignon ne pouvait pas lui offrir : le calme et l’apaisement, l’éclat immobile de l’eau, les livres et la possibilité de travailler. 

Il faut comprendre qu’à cette époque, ce n’était pas encore une partie de la France. Vaucluse se trouvait dans la zone d’influence pontificale, près d’Avignon et du Comtat Venaissin. Donc, quand on dit « Pétrarque en France », c’est un raccourci géographique moderne. La carte politique du XIVᵉ siècle était différente. 

Musée‑Bibliothèque François Pétrarque

Pour le poète, c’était une retraite, mais pas la pauvre cabane d’un anachorète : Pétrarque était un homme de livres, de correspondance et de relations. Sa « solitude » à Vaucluse était plutôt une distance intellectuelle vis‑à‑vis de la cour qu’un véritable isolement. Il continuait à échanger avec ses protecteurs, ses amis, des savants et des figures politiques. 

À Vaucluse, il travaillait sur des textes importants : on associe ce lieu à la rédaction du poème latin « Africa », consacré à Scipion l’Africain, et au projet « De viris illustribus » — « Des hommes illustres ». Les deux projets sont essentiels pour comprendre Pétrarque comme pré‑humaniste passionné par l’Antiquité, Rome et la gloire des anciens héros. 

On suppose que c’est ici qu’a été conçu le traité « De vita solitaria » — « De la vie solitaire ». Il a été écrit dans les années 1340 et dédié à Philippe de Cabassole, évêque de Cavaillon et ami de Pétrarque. Cela s’accorde parfaitement avec l’atmosphère de Fontaine‑de‑Vaucluse au temps de Pétrarque : un traité sur l’utilité de la solitude pour celui qui veut penser, lire et écrire (il semble que j’aurais dû m’installer ici moi aussi). 

Еglise Saint‑Véran

Pétrarque, selon ses propres notes, vit pour la première fois la belle Laure à Avignon, dans l’église Sainte‑Claire. Parfois, les guides locaux enjolivent en racontant la légende selon laquelle Laure serait originaire d’ici, mais cela relève surtout du folklore local. Vaucluse n’est pas lié au fait de leur rencontre, mais à l’élaboration poétique de cet amour, à la mémoire, à la solitude et à la création. 

Pétrarque a noté qu’il vit Laure pour la première fois le 6 avril 1327. On écrit souvent que c’était un Vendredi saint, mais il y a des incohérences : selon les calculs, le Vendredi saint de 1327 ne tombe pas le 6 avril. C’est pourquoi certains chercheurs considèrent cette date moins comme une mention documentaire que comme un élément métaphorique du mythe personnel du poète. 

Vaucluse est présent symboliquement dans le « Canzoniere », le recueil de poèmes dédiés à Laure, disparue prématurément. On ne peut cependant pas affirmer catégoriquement que chaque vers célèbre sur l’eau a été écrit « au bord de la Sorgue », mais il est certain qu’il a pu être inspiré par les eaux tumultueuses de Vaucluse. 

Pétrarque a également décrit l’ascension du mont Ventoux dans une lettre datée de 1336. Ce n’est pas à Fontaine‑de‑Vaucluse, mais ce n’est pas très loin non plus, et la montagne est visible à des dizaines de kilomètres à la ronde. Les chercheurs modernes débattent pour savoir dans quelle mesure cette lettre est un récit fidèle d’une ascension réelle ou une composition littéraire et philosophique. J’ai envie de croire que Pétrarque y est vraiment monté. 

Pour nous, Pétrarque est souvent associé à la lyrique amoureuse, mais lui‑même tenait beaucoup à son érudition latine, à ses études des auteurs antiques, à sa passion pour la philosophie. Il n’était pas dépourvu d’ambition et rêvait de gloire littéraire. On a conservé une note de lui, sans la moindre trace de fausse modestie : « La célèbre source de la Sorgue, déjà connue depuis longtemps, est devenue encore plus célèbre grâce à mon long séjour ici et à mes chants. » Ainsi, Vaucluse fut pour lui une sorte de préfiguration des retraites intellectuelles modernes, et pas seulement un décor pour la poésie amoureuse.

À Vaucluse, le poète était servi par un domestique, Raimon Monet. Il enseignait à son maître l’art de pêcher l’ombre et la truite, aux secrets du jardinage et à la traque du gibier. Le poète quitta Vaucluse en mars 1353, laissant sa maison aux fils de son serviteur récemment décédé. Il leur demanda d’accueillir ses amis lorsqu’ils viendraient sur place. 

Le château de Philippe de Cabassole, saint Véran et le village aujourd’hui

La même année, à Noël, une troupe de brigands envahit le village et le réduisit en cendres. La maison de Pétrarque fut elle aussi incendiée. Mais les pillards n’osèrent pas attaquer le château épiscopal de Philippe de Cabassole — ils crurent qu’une garnison le défendait, alors qu’en réalité il n’y avait pas de soldats. Après cette attaque, les habitants de Vaucluse se fortifièrent et élevèrent un mur de pierre qui barrait la vallée. Il s’ouvrait par une unique porte avec un pont‑levis (il n’en reste plus aujourd’hui). 

Au sommet de la montagne à l’arrière-plan, on aperçoit les ruines du château des évêques.

L’ami de Pétrarque mentionné plus haut, Philippe de Cabassole, était évêque de Cavaillon. Au‑dessus du village, on voit encore les ruines du château (XIIIᵉ–XIVᵉ siècle) où il vivait. C’était la résidence des évêques. Selon la légende, au VIᵉ siècle, un ermite nommé Véran s’était installé ici. La légende raconte qu’il chassa un terrible serpent qui vivait dans les rochers et terrorisait les paysans. En remerciement, Véran fut nommé évêque de Cavaillon — le premier, selon la tradition. L’église locale porte le nom de saint Véran — elle est très ancienne, construite au XIᵉ siècle. 

La résidence semble suspendue très haut au‑dessus de la vallée, et je me demande quand même à quel point l’accès devait être compliqué. 

Dans le village se trouve le Musée‑Bibliothèque François Pétrarque. C’est plutôt un lieu de mémoire culturel qu’une reconstitution entièrement authentique de son quotidien — après tout, sept siècles ont passé. Je ne l’ai pas visité cette fois‑ci, pas plus que la papeterie, j’étais surtout captivée par les paysages naturels. 

Le long des rives de la rivière, au centre du village, se sont installés de nombreux petits restaurants, dont certaines terrasses semblent suspendues au‑dessus de l’eau. 

On y vend aussi à chaque coin de rue du nougat sucré (et cher) — la région est réputée pour sa production. 

Un endroit étonnant ! J’en avais beaucoup entendu parler et je rêvais depuis longtemps d’y venir. Je n’ai pas été déçue.

Vous pouvez retrouver ici mes autres explorations de la Provence

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