Aller au contenu
Accueil » Blog » Un mois avant la guerre

Un mois avant la guerre

À l’exposition d’estampes. Janvier 2022

Bonjour, chers lecteurs. 

Je vous ai déjà un peu parlé de moi dans mon précédent post, maintenant, je voudrais vous montrer à travers des exemples concrets à quel point la vie culturelle bouillonnait à Kyiv avant la guerre. À travers mon propre exemple, bien sûr. 

Lors du dernier week‑end paisible, j’ai joué à des jeux de société avec mes amis : je les avais invités chez moi le samedi 19 février, je leur avais préparé le dîner et ensuite nous avons joué toute la soirée : d’abord à un jeu de cartes très populaire à l’époque, « Svintus », puis au loto bingo. Nous avions convenu à l’avance de ne pas parler politique – les troupes russes stationnaient déjà depuis deux semaines à notre frontière, on ne parlait que de cela autour de nous, et nous voulions tous souffler un peu, nous détendre, passer un bon moment en bonne compagnie. J’ajoute que personne parmi nous ne croyait à la possibilité d’une guerre. 

L’intérêt pour les jeux de société en Ukraine s’est ravivé assez récemment, on y joue surtout dans les familles où il y a des enfants et des adolescents. Dans chaque grand centre commercial, il y a forcément une boutique avec des centaines de jeux de société. C’est ma meilleure amie Ira qui m’y a initiée (elle était aussi ma collègue, nous partagions le même bureau). Elle m’a introduite dans un groupe de joueurs passionnés. Svintus était notre jeu préféré, son nom pourrait se traduire en français par « Cochonus ». Le jeu a des règles simples et amusantes, et il faut pour cela un paquet spécial de cartes avec des cochons dessinés, aux valeurs et effets différents. La partie est toujours accompagnée de cris joyeux et de fous rires.

Svintus

À cette époque‑là, les escape rooms étaient aussi très populaires. Vous connaissez sans doute ce type de divertissement. Les joueurs doivent, dans un temps donné, traverser un labyrinthe de pièces, et dans chacune, il faut résoudre une énigme d’un niveau de difficulté variable. À Kyiv, il y en avait pas mal, et nous avions notre propre groupe pour ce divertissement, nous faisions cela presque chaque week‑end. Les salles avaient des thématiques variées, par exemple « Star Wars », « Indiana Jones » et même « Fort Boyard ». 

J’ai essayé de me rappeler ce que j’avais fait le dimanche, le lendemain de notre soirée jeux de cartes. C’est le calendrier Facebook qui m’a soufflé la réponse. Il s’est avéré que le dimanche 20 février, j’avais publié sur Facebook : 

« Ma matinée a commencé avec le film documentaire “Bauhaus. Le visage du XXᵉ siècle” » – et ensuite venait un post sur l’une des diplômées du Bauhaus allemand, Marianne Brandt. Je suis depuis longtemps admiratrice de cette célèbre école d’art novatrice, qui a existé en Allemagne entre les deux guerres mondiales, et j’étudie avec plaisir l’œuvre de ses élèves et de ses professeurs, parmi lesquels les génies de l’architecture Walter Gropius et Mies van der Rohe, et les artistes Vassily Kandinsky et Paul Klee. Je parle assez en détail du Bauhaus dans l’un de mes films. 

Marianne Brandt et ses œuvres:

Wikimedia Commons, author Sailko

Ce visionnage matinal m’a inspirée à raconter un peu l’histoire de l’une des diplômées du Bauhaus, Marianne Brandt, et je lui ai consacré mon post. Les ustensiles de cuisine minimalistes en métal nous sont depuis longtemps familiers, aujourd’hui, ils remplissent les rayons des magasins, et personne n’imagine que ce style est né dans les années 1920 au Bauhaus et que c’est justement Marianne Brandt qui l’a créé.

À cette époque, je me passionnais pour le constructivisme et je préparais une série de vidéos pour YouTube consacrées à l’architecture de Kyiv dans ce courant. À ce moment‑là, j’avais déjà filmé tout le matériel nécessaire dans les rues de la ville et j’avais commencé à travailler sur le texte, mais j’ai compris qu’un seul film ne suffirait pas, qu’il fallait montrer ce qui avait précédé. Je précise que, quand je travaille sur mes films, j’essaie toujours d’aller au‑delà du simple fait de montrer des images. J’ai décidé que le film serait composé de trois parties : 

1) Les prémisses internationales du constructivisme soviétique 

2) Le constructivisme soviétique proprement dit 

3) Le constructivisme de Kyiv 

Le premier film de cette série est sorti en décembre 2021, et j’avais la ferme intention de continuer. Je tenais une chaîne YouTube sur mes voyages en Ukraine, et j’avais prévu des films sur d’autres villes — Dnipro, Odessa, Kherson. Tout le matériel était déjà tourné, il ne restait qu’à le monter et à l’illustrer en voix off. Tous ces projets sont restés dans le passé — la guerre m’a empêchée de les réaliser. 

J’ai déjà écrit dans mon premier post que je m’intéresse à l’histoire de l’architecture moderniste. Au début de février 2022, j’ai trouvé en ligne le film *The Price of Desire* (2015) — une biographie de la designer et architecte irlandaise Eileen Gray. Vincent Pérez y joue Le Corbusier. Le film raconte en détail l’histoire de la relation d’Eileen avec Jean Badovici et la création de sa villa E‑1027 — juste à côté du fameux « Cabanon » de Le Corbusier. Je regardais, ravie, les paysages merveilleux de la Côte d’Azur à l’écran, si lointains et inaccessibles. Aurais‑je jamais imaginé qu’à peine quelques mois plus tard je m’installerais à quelque 200 km de la villa d’Eileen Gray ?! 

The Price of Desire:

Dans mes posts Facebook de cette époque, il reste un reportage photo de ma visite à l’exposition de gravures de Dürer au Musée d’Art Occidental. J’y avais couru presque le premier jour de l’ouverture : je devenais littéralement folle devant Dürer, et l’exposition présentait treize de ses gravures. On y montrait aussi des œuvres de Lucas Cranach le Jeune, Urs Graf, Hans Baldung Grien et Lucas de Leyde. Le 9 janvier, j’avais publié un post consacré à cette visite. 

Albrecht Dürer

À ce moment‑là, j’écrivais beaucoup sur l’histoire de la mode, un sujet qui me passionnait énormément. Le 23 janvier, Thierry Mugler est mort, et je lui ai consacré un post. C’est dans les années 90 que j’ai découvert un magazine avec un reportage sur l’un de ses défilés — je crois que c’est de là qu’a commencé mon histoire d’amour avec la haute couture, et j’ai suivi son travail jusqu’à sa mort. 

Rétrospective Thierry Mugler au Musée des beaux-arts de Montréal, 2019. Wikimedia Commons, author Stephen Kelly Photography,

Le 8 janvier, j’étais allée à l’exposition‑vente de Noël au Palais des Artistes de Kyiv. Chaque année, plusieurs expositions assez vastes y sont organisées, toujours gratuites. On y présentait traditionnellement les œuvres d’artistes ukrainiens membres de l’Union des Artistes, mais ces derniers temps, on acceptait aussi les travaux de tous ceux qui le souhaitaient (après une certaine sélection, bien sûr). J’essayais de ne pas manquer ces expositions — il y avait beaucoup d’œuvres « académiques » typiques, mais parfois on tombait sur des choses vraiment intéressantes. 

Exposition de Noël à la Maison de l’artiste:

Au Musée de la Ville de Kyiv, j’ai eu la chance de voir une exposition de tapisseries étonnantes de l’artiste Olga Piliougina, littéralement le dernier jour avant la fermeture. Je ne peux pas dire que les tapisseries soient un genre très populaire en Ukraine, car il faut un équipement particulier pour les produire, donc les œuvres de l’artiste étaient quelque chose de nouveau et d’inhabituel pour moi, en plus d’être très belles. 

Les tapisseries d’Olga Pilyugina:

Olga Piliougina. Wikimedia Commons. Author Gobelen

Et puis, le 12 février, je suis allée avec des amies (toujours avec Ira) à une visite guidée de Kyiv intitulée « La romance secrète de Podil ». Je connais très bien Kyiv, tous ses recoins, car j’y ai vécu presque toute ma vie, mais j’y suis allée avec plaisir — le regard d’un guide professionnel est toujours intéressant. Podil est un quartier très poétique, le plus ancien de la ville, il a environ mille cinq cents ans. Par son atmosphère, il ressemble beaucoup au quartier du Panier à Marseille. 

Nous allions aussi au théâtre et aux concerts, assez souvent — à l’Opéra et à l’Opérette (au Théâtre d’Opéra et de Ballet de Kyiv, il y avait des représentations chaque soir, et le week‑end — aussi des séances de jour pour les enfants). 

Mes incroyables concitoyens n’ont pas renoncé à la vie culturelle même en ces temps terribles. Je vous raconterai dans l’un de mes prochains posts comment les habitants de Kyiv passent leur temps libre entre les bombardements et pendant les coupures d’électricité.

1 commentaire pour “Un mois avant la guerre”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *