Je poursuis mon exploration de l’architecture art déco à Marseille, commencé dans le post précédent.
Les villas art déco à Marseille
Nous avons déjà examiné plusieurs œuvres de Gaston Castel, aujourd’hui je continue à vous faire découvrir son travail.
Parmi ses projets les plus intéressants, il y a le bâtiment de son propre atelier. La villa Castel reste l’un des immeubles d’habitation les plus étonnants de Marseille et pourtant elle est injustement ignorée des touristes. Pour la construire, il a choisi un terrain d’angle très mal fichu. Pour lui, c’était visiblement une sorte de défi, et il l’a relevé avec brio.


Maison-atelier de Gaston Castel. 2, impasse Croix-de-Régnier
Castel transforme les défauts de cette parcelle étroite et trapézoïdale en atouts. Il crée un bâtiment très original, alternant des volumes géométriques complexes avec un décor élégant et retenu. Il a lui-même conçu les intérieurs et les esquisses du mobilier de sa maison.


Au passage, à l’origine, la construction n’avait qu’un seul étage, mais ensuite, au début des années 1940, l’architecte a décidé d’en ajouter un autre, et c’est à ce moment-là que la maison s’est dotée d’un oriel qui inondait généreusement de lumière l’atelier de l’architecte.

Dans les années 1930, Castel a aussi construit la merveilleuse villa « Éolienne », mais elle a été abandonnée puis démolie à la fin de 1944, car elle était irréparable. Dommage, d’après les anciennes photos, c’était un projet très intéressant.

Il faut ajouter que ce ne sont pas des exemples isolés de villas art déco à Marseille, et Castel n’était pas le seul à travailler dans ce style.
On peut remarquer une autre maison-atelier non loin du palais Longchamp. C’est la maison du sculpteur Louis Botinelly – le même qui a collaboré avec Castel pendant de nombreuses années. D’ailleurs, c’est lui qui a créé les allégories sculptées des colonies asiatiques et africaines sur l’escalier de la gare Saint-Charles.

J’ai été très surprise que le décor de l’escalier soit souvent attribué à l’art déco dans les articles, mais c’est une erreur, c’est plutôt de l’art nouveau, un style plus ancien. Le projet de l’escalier avait été conçu et approuvé avant la Première Guerre mondiale, mais à cause de cette guerre, il a dû être reporté, et la construction n’a été achevée qu’en 1927. Le sculpteur a aussi façonné la charmante statue du « Dresseur d’oursons » (1911) – on peut la voir à la sortie du pont du fort Saint-Jean.

Revenons à l’atelier Botinelly. Quand sa fille est née en 1933, il a rénové sa maison de la rue Buffon et a créé un studio attenant à la partie habitée. Il n’est pas difficile de distinguer le studio des pièces de vie – les espaces de travail étaient généralement dotés d’immenses fenêtres sur toute la hauteur du mur pour les baigner de lumière (comme dans l’atelier de Cézanne, par exemple).

Sous le toit, le sculpteur a réalisé une frise élégante avec un relief en matériau peu coûteux – du béton moulé. La frise représente une femme en vol avec une miniature de la « Niké de Samothrace », incarnant le génie de la sculpture grecque.


J’ai remarqué une autre merveilleuse villa sur l’avenue du Prado, non loin du parc Chanot, malheureusement je ne sais pas qui en est l’auteur. Sur l’avenue, il y a plusieurs constructions très originales dans ce style.


Au passage, j’ai commencé mon premier récit avec un lieu situé non loin d’ici – avec les grilles du parc Chanot – un exemple éclatant d’art déco, très expressif et décoratif. C’est l’œuvre du maître marseillais du fer forgé Louis Trichard, sous la direction de l’architecte Joseph Lajarrige.

Je vous recommande de vous avancer à l’intérieur du parc des expositions : vous y trouverez le pavillon principal, le Grand Palais – une construction très élégante avec une façade inhabituelle. À cet endroit se trouvait autrefois le Grand Palais de l’exposition coloniale de 1922.

Le bâtiment actuel est une réplique art déco évidente, mais c’est déjà le résultat de la reconstruction de 1950, l’édifice d’origine n’ayant pas été conservé. Au passage, dans les années 1950, l’intérêt pour l’art déco a ressurgi : des éléments réinterprétés de ce style ont commencé à être utilisés dans les constructions urbaines, mais le décor est devenu plus strict et plus sobre.

En face de l’entrée du parc, au carrefour, on peut voir un grand immeuble. C’est un autre exemple réussi du style, montrant comment intégrer les formes caractéristiques de ce style dans des bâtiments d’habitation.
Les hôtels art déco à Marseille
Ici, je voudrais attirer votre attention sur une véritable perle de l’art déco : l’hôtel Peron sur la Corniche (1925). Les formes du bâtiment ne sont pas particulièrement révolutionnaires, mais son décor en fer forgé est remarquable.

Dans les chambres, on peut encore voir des peintures murales des années 1960. Juste en face se trouve le restaurant du même nom (très bon, d’ailleurs, j’y suis allée, et aujourd’hui il n’a plus les mêmes propriétaires que l’hôtel), c’est lui qui a lancé l’affaire familiale dans les années 1920. L’hôtel a ouvert plus tard.




Un autre hôtel se trouve à deux cents mètres : Les Bords de Mer. C’était auparavant l’hôtel « Richelieu », dans un style art déco assez sobre, et il a été reconstruit en 2016 par l’atelier de l’architecte Yvann Pluskwa. C’est une transformation intéressante : au cours de la rénovation, le bâtiment a acquis davantage d’éléments art déco qu’il n’en avait à l’origine.

Désormais, les murs d’un blanc éclatant sont soulignés par des grilles en fer forgé, torsadées selon un motif géométrique typique. Je vais vous confier un petit secret pour les non-initiés : le restaurant ici est excellent et plutôt cher, mais monter sur la terrasse sur le toit et prendre un verre de vin au bar reste tout à fait abordable. La vue y est splendide !

Le style art déco a aussi été largement utilisé pour les immeubles d’habitation ordinaires. Pas besoin d’aller loin : si vous êtes un visiteur peu averti et que vous vous trouvez au Vieux-Port, il vous suffit de lever les yeux pour voir un élégant immeuble non loin de l’abbaye Saint-Victor.

Il s’appelle Le Lacydon, nom que portait autrefois cette baie de Massalia, l’ancienne Marseille. Le bâtiment a été récemment rénové, il a l’air tout neuf. C’est un exemple typique de l’art déco tardif (fin des années 1930), et il a été conçu par Jean-Louis Sourdeau – un maître brillant et talentueux, sur lequel nous reviendrons.

Ce style a aussi été largement utilisé pour la construction de bureaux et de bâtiments publics.
Bâtiments publics
Pour voir des exemples marquants de bâtiments publics dans le style art déco, il faut se diriger vers le front de mer du côté de Joliette. Là, on remarque immédiatement l’ancien siège de la Compagnie Transatlantique, récemment restauré et absolument superbe – on y sent presque l’esprit du jazz flotter. La compagnie a été fondée au XIXᵉ siècle et s’occupait d’abord de l’acheminement du courrier vers l’Amérique du Nord.

Plus tard, elle a aussi assuré le transport de passagers, possédant plusieurs grands paquebots. Inutile de préciser qu’elle était très prospère. Le projet actuel a été conçu en 1928, et son auteur est encore Gaston Castel, dont j’ai parlé en détail dans le post précédent.

Ici, on voit le fameux béton « marseillais » – solide, d’une teinte chaude. Sa surface nécessite un entretien régulier et quelques retouches, après quoi le bâtiment redevient comme neuf.
Un autre bâtiment, situé tout près, le bâtiment des douanes, a été construit en 1935. C’est un travail commun de Gaston Castel, Marius Dallest et Jean Rozan. La construction est plus tardive, le style est un peu différent, déjà plus sobre, mais on peut remarquer les mêmes formes art déco : l’angle arrondi, un bossage d’inspiration antique. Le bâtiment a lui aussi été restauré en 2020, et il est très impressionnant.

Si vous avancez encore un peu, vous arriverez à l’ancien siège de la compagnie Paquet, œuvre de l’architecte Jean Rozan, 1938. C’était une autre compagnie de transport maritime, mais cette fois vers le Sénégal et le Maroc.

Le bâtiment est très strict et monumental dans ses formes, mais le décor laisse apparaître des motifs mauresques, en lien avec l’activité de la compagnie.

Un autre bâtiment qui attire mon attention depuis longtemps, c’est la Nouvelle Bourse du Travail près de la gare Saint-Charles (l’ancienne se trouve près du marché Noailles). Du côté de la route du bus pour Aix-en-Provence, on voit la façade arrière, plus stricte, mais même celle-ci impressionne par ses fenêtres en cascade, très inhabituelles.

Sur un site assez intéressant, j’ai trouvé des informations sur ce bâtiment et je suis allée l’examiner en détail. Et je ne l’ai pas regretté : le projet est impressionnant !

Il s’est avéré qu’il a été construit d’après les plans d’Eugène Sénès en 1936. La façade principale est ornée de deux bas-reliefs : le « Conducteur de tracteur » de Raymond Servian (1903-1953) et le « Docker » de Louis Botinelly (1883-1962).



À noter que c’est justement Eugène Sénès qui a conçu le célèbre escalier de la gare Saint-Charles : comme nous l’avons déjà vu, son décor sculpté a été réalisé par Louis Botinelly, dont nous avions aperçu plus tôt l’atelier avec la frise.
Petits bâtiments de bureaux
Vous avez déjà vu des garages art déco ? Non ? Je vous montre.
À l’origine, dans les années 1930, c’était un bâtiment de la compagnie Peugeot, avec un atelier de réparation automobile. Il a été conçu par Roger Negrel. Les garages sont rarement décorés de bas-reliefs élégants dans le style art déco, et c’est précisément le cas ici. À noter que les bas-reliefs ont été créés par le sculpteur Félix Gis.

Autre monument art déco : l’Imprimerie Nouvelle de Marseille. C’est la plus ancienne imprimerie de la ville et elle continue à fonctionner aujourd’hui.

Au rez-de-chaussée, une boutique de chocolat et un café ont récemment ouvert. Le bâtiment a été construit en 1928, d’après le projet de l’architecte Eugène Chiri.
Église Saint-Louis
Nous arrivons enfin à mon favori ! L’un des exemples les plus étonnants d’architecture art déco à Marseille est l’église Saint-Louis, construite dans les années 1930 d’après le projet de l’architecte Jean-Louis Sourdeau.

Elle se trouve dans la partie industrielle nord de la ville, où les touristes vont rarement. Je passais souvent devant cette église et elle avait depuis longtemps attiré mon attention. Pour pouvoir l’observer correctement, j’ai dû m’y rendre à deux reprises.

Je n’ai pas de voiture personnelle, et la voiture de service n’est disponible que les jours ouvrables ; quant aux transports en commun, le trajet jusqu’ici est assez long. La première fois, je suis venue tôt le matin, avant le travail. J’ai ainsi pu entrer dans l’église, mais il m’a été impossible de prendre de bonnes photos : le soleil brillait directement dans l’objectif. J’ai donc dû revenir une seconde fois.

Autrefois, c’était un village à la périphérie de Marseille, où se terminait l’ancienne route venant d’Aix, mais au plus fort de l’industrialisation de la fin du XIXᵉ siècle, de nombreuses usines s’y sont installées et les quartiers ouvriers se sont étendus.

On trouvait ici des usines métallurgiques, des verreries, des raffineries de sucre, des minoteries et des fabriques textiles. Ce contexte a largement déterminé le caractère du projet : l’église devait être visible dans le paysage industriel, répondre aux besoins d’un quartier ouvrier en pleine croissance et accueillir suffisamment de fidèles. La petite église du XVIIIᵉ siècle, située non loin, ne pouvait accueillir que 300 personnes.



Il faut noter qu’en 1905 l’Église a été séparée de l’État, et des projets comme la très coûteuse cathédrale de la Major étaient déjà impossibles à réaliser : désormais tous les édifices religieux étaient construits grâce aux dons des fidèles.

C’est ainsi que cela s’est passé pour l’église Saint-Louis. Une habitante a offert le terrain, et l’argent a été collecté par toute la communauté.
L’architecture du bâtiment combine des éléments tout à fait traditionnels de la composition ecclésiale avec des formes typiques de l’art déco.

L’aspect extérieur se distingue par une géométrie stricte des volumes, des façades sobres et la verticalité expressive du clocher. À la place d’un décor riche, on a ici des volumes géométriques originaux et une plastique très affirmée.

C’est un procédé typique de l’architecture religieuse des années 1930, quand la décorativité cédait peu à peu la place à un langage plus moderne et fonctionnel. Si l’on regarde le bâtiment « de profil », on peut remarquer qu’il rappelle un peu Notre-Dame de la Garde, et que la partie du dôme emprunte des éléments aux édifices proto-byzantins – Sainte-Sophie, par exemple.
L’intérieur de l’église reflète lui aussi les expérimentations artistiques de l’époque. Des panneaux en pavés de verre sont intégrés dans les murs, avec des vitraux qui créent une lumière douce et diffuse. L’espace central est couvert d’un dôme, sous lequel est suspendu un imposant luminaire en fer forgé en forme de couronne d’épines. Le long des murs de la nef se déroule un cycle de fresques du chemin de croix, réalisé par le peintre Jac Martin-Ferrières.

Contrairement aux stations traditionnelles, ces scènes forment presque un ruban pictural continu formant un récit unique. Deux grandes fresques très inhabituelles décorent les murs de part et d’autre du chœur. Leur thématique ouvrière m’a rappelé des œuvres du réalisme socialiste dans le magazine soviétique « Ogoniok ».

Je suis arrivée au moment où la petite poignée de fidèles se rassemblait pour l’office matinal – une chapelle séparée est prévue pour cela.
Église Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus
Une autre église marquante de style art déco est l’église Sainte-Thérèse (Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus). Elle se trouve dans le 4ᵉ arrondissement de Marseille, dans un quartier qui lui aussi s’est beaucoup construit dans la première moitié du XXᵉ siècle. Son apparition est directement liée à la canonisation de Thérèse de Lisieux en 1925 par le pape Pie XI. Le culte de sainte Thérèse s’est répandu à toute vitesse en France, et dans les années 1920–1930 de nombreuses villes ont commencé à construire des églises qui lui étaient dédiées, puisqu’elle devenait l’une des figures les plus populaires du catholicisme du XXᵉ siècle.

L’église marseillaise a été construite entre 1934 et 1937 d’après le projet de l’architecte Lucien Béchet, actif dans l’entre-deux-guerres. Cette période coïncidait avec une grande phase de développement de l’architecture religieuse en France : après la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, les nouveaux édifices étaient financés surtout par les dons des fidèles et des entrepreneurs locaux. Les moyens étaient désormais plus limités, mais en contrepartie les architectes gagnaient une plus grande liberté dans le choix des formes et des matériaux. La pierre colorée n’était plus accessible, mais du béton, il y en avait à revendre !

Le bâtiment de Sainte-Thérèse est un exemple typique de cette époque de transition. Il est généralement admis que son architecture combine l’organisation traditionnelle de l’espace religieux et des solutions constructives modernes. Quant à l’organisation intérieure, je ne peux rien dire – l’église était fermée, je n’ai pas pu entrer, mais de l’extérieur elle a une très belle allure. Le béton armé a été utilisé pour créer des formes libres et sobres. Les façades sont traitées de manière stricte, sans décor superflu : l’impression d’ensemble repose sur la géométrie des volumes, le rythme des fenêtres et la verticalité expressive du clocher-tour. Cette approche est typique de l’art déco et du modernisme naissant, quand l’architecture renonçait peu à peu aux stylisations historiques du XIXᵉ siècle pour passer à un langage plus retenu et plus constructif.
Avec le temps, le bâtiment s’est dégradé. À cause de l’usure importante et du manque de moyens pour l’entretien, l’église a peu à peu perdu sa vie paroissiale active et, ces dernières années, elle n’est presque plus utilisée pour des offices réguliers. C’est vraiment dommage, car c’est en réalité un projet assez audacieux. Dans le contexte de l’art déco, cette église est surtout intéressante comme exemple du passage d’une architecture décorative à un modernisme plus strict, et aussi comme reflet de la manière dont l’architecture religieuse s’adaptait aux nouveaux quartiers urbains et aux changements sociaux du XXᵉ siècle.
On construisait aussi des écoles de style art déco, et il y en a pas mal. Par exemple, à Château-Gombert on trouve un bâtiment de ce type. À mes yeux, ce projet rappelle fortement le constructivisme soviétique, et il montre à quel point la frontière entre les styles peut être fine.

Un autre exemple intéressant est l’école située non loin du quartier du Panier, sur la gauche de l’hôtel InterContinental. Il s’agit d’un art déco tardif, presque dépourvu de décor, mais très spectaculaire. Les architectes ont donné au bâtiment la forme d’un livre ouvert, et les fenêtres rondes, en forme de hublots, rappellent le style maritime – le port est tout proche.

Avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, l’époque de l’art déco s’est peu à peu éteinte. Partout dans le monde, le style décline avec la Grande Dépression, mais à Marseille il s’est maintenu plus longtemps – l’économie animée d’un grand port international a plus ou moins résisté aux effets de la crise mondiale. Il est intéressant de noter qu’à Marseille les éléments du « style jazz » ont continué d’être utilisés longtemps après la fin de la Seconde Guerre : on observe un décor « presque art déco » dans la reconstruction du port réalisée au milieu des années 1950.
Cette promenade à travers l’architecture art déco à Marseille montre la richesse et la diversité de ce style dans la ville. Partagez vos impressions dans les commentaires.