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Architecture art déco à Marseille : guide complet (partie 1)

Le style art déco marseillais m’intéresse depuis longtemps. Des bâtiments de ce style « en vrai », j’en ai vu assez peu : sur le territoire de l’ex‑URSS il y en a très peu, et dans ma ville natale de Kyiv on ne trouve pas beaucoup de bâtiments, construits dans ce style. J’ai mené une petite enquête, j’ai arpenté les rues de Marseille avec mon appareil photo, j’ai rapporté des piles de livres de l’Alcazar, et maintenant je vois que j’ai assez de matière pour deux billets.

Rue Saint Ferréol

Sans doute vaut-il la peine de rappeler d’abord ce que c’est, l’art déco, et d’où ça vient.

Art déco — bases du style.

L’art déco, c’est un style en architecture, dans les arts visuels et décoratifs, qui s’est formé dans les années 1920–1930. La géométrie moderne y rencontre des effets visuels éclatants et un goût du luxe. Il est né entre les deux guerres mondiales, à un moment où architectes et designers cherchaient un langage nouveau pour l’époque de la mécanisation, des vitesses et de la croissance des grandes villes, mais ne voulaient pas encore renoncer à la beauté décorative.

Grilles du parc Chanot à Marseille

Grilles du parc Chanot à Marseille

C’est pour cela que l’art déco penche vers des lignes strictes, une symétrie axiale, des formes en gradins ou en zigzag, mais que cette géométrie rythmée se combine avec l’éclat du métal, le marbre, des détails raffinés et des ornements.

Par moments, ce style me rappelle l’art nouveau (dont je me suis, d’ailleurs, passionnée autrefois), même s’il est bien plus monumental, géométrique, avec une tendance plus marquée à l’abstraction. Quand j’ai vu pour la première fois les grilles du parc Chanot à Marseille, j’étais persuadée que c’était de l’art nouveau — les éléments décoratifs rappellent tellement ceux de la Sécession viennoise. Mais non, il s’avère que presque trente ans les séparent, et que ce sont quand même deux styles différents.

À son époque, l’art nouveau est devenu une sorte de protestation contre les formes figées et éclectiques des styles historiques, tous ces « néo‑gothiques », « néo‑baroques » et autres néo‑, ainsi que leurs mélanges sauvages. Au début du XXᵉ siècle, l’architecture a vu apparaître des solutions audacieuses où la priorité n’était plus la forme extérieure du bâtiment, mais les espaces intérieurs, auxquels se soumettaient les volumes et les façades ; tout cela était abondamment décoré de stucs « végétaux », de frises en majolique, de mascarons et de sculptures raffinées. Aujourd’hui, ce style peut nous sembler un peu maniéré, démodé, infiniment bourgeois, mais à son époque il était révolutionnaire, même insolent — les esprits rétrogrades le critiquaient violemment. Un exemple typique de l’art nouveau à Marseille, c’est le bâtiment où se trouve le cinéma Prado. L’époque de l’art nouveau s’est terminée d’un seul coup — en 1914, avec le début de la Première Guerre mondiale.

Après la fin de la guerre, l’Europe se remettait peu à peu, l’économie s’est redressée en quelques années, et le besoin de formes nouvelles, d’une architecture nouvelle, est apparu. Dans les années 1920, l’architecture moderniste (le « style international ») a émergé ; ses figures les plus marquantes étaient Le Corbusier et les architectes du Bauhaus. Ils protestaient contre tout ornement, opposant à la richesse décorative des styles historiques des masses monotones de béton, une géométrie sévère et ascétique, et une fonctionnalité affichée.

En Union soviétique, d’ailleurs, on a d’abord suivi cette voie, et le constructivisme s’y est largement répandu (que j’aime beaucoup, soit dit en passant), avant d’être remplacé dans les années 1930 par un style pseudo‑historique impérial, qu’on appelait « l’empire stalinien ».

L’art déco a été la dernière flambée du luxe européen en réponse à la dépression récente et au déclin économique des années de guerre. C’était sans aucun doute une architecture « nouvelle », mais qui ne rejetait pas entièrement les références aux styles historiques. C’était en quelque sorte une synthèse de certains procédés anciens et de l’usage de matériaux nouveaux.

L’hôtel « Les bords de mer », rénové en 2016

Les influences de l’époque y ont laissé leur marque : dans les bâtiments publics, on peut remarquer des éléments cubistes, par exemple. Les architectes de ces années‑là étaient aussi inspirés par de nouvelles découvertes. En 1925, la découverte par Carter et Carnarvon de la tombe de Toutankhamon a plongé le monde occidental dans une « égyptomanie », et cela ne pouvait pas ne pas se refléter dans l’architecture. L’intérêt pour l’art de l’Antiquité s’est ravivé, et en particulier pour la danse antique — ce que l’on verra, par exemple, sur les bas‑reliefs sculptés de l’Opéra de Marseille.

Particularités de l’art déco à Marseille

J’ai lu que l’art déco à Marseille n’est pas un phénomène aussi éclatant qu’à Paris ou à Nice, par exemple, mais je n’ai pas mené d’enquête comparable là‑bas, donc je ne peux pas encore comparer. Une chose est sûre : Marseille possède un nombre non négligeable de bâtiments art déco passionnants, il suffit d’un peu de curiosité et de parcourir la ville pour les trouver.

Le 40-48 rue Saint Ferréol

Les constructions de ce style étaient jugées trop audacieuses, les projets étaient acceptés avec difficulté et on leur attribuait des emplacements en périphérie, pour ne pas perturber l’harmonie du paysage architectural historique du centre. Un autre facteur limitant a été un certain conservatisme local (ou un bon goût ?). À Marseille, le style a acquis son propre caractère, lié à la dynamique portuaire et aux liens coloniaux de la ville. La présence d’une forte école locale de travail du béton armé a également joué son rôle.

Le 40-48 rue Saint Ferréol

I. Conditions économiques et culturelles 

Dans les premières décennies du XXᵉ siècle, Marseille vivait une nouvelle phase d’essor économique. Les revenus augmentaient, bien sûr, grâce à l’activité du port international, des compagnies maritimes et du commerce colonial. Après la guerre, les fortunes se sont consolidées, et une demande pour une architecture représentative est apparue.

À Marseille, une nouvelle bourgeoisie s’est affirmée — les grands armateurs et les industriels qui voulaient montrer leur modernité, mais sans renoncer radicalement à l’ornement. Le résultat, c’est que les quartiers prestigieux (surtout Prado et Castellane) sont devenus un laboratoire pour le style, où se mêlaient formes novatrices et luxe décoratif.

La Poste Cinq Avenues, conçue par l’architecte É. Rambert, 1930

Un élan supplémentaire a été donné par l’Exposition coloniale du Sud de 1922 dans le parc Chanot — de nombreux pavillons exotiques avaient été construits sur un vaste terrain, attirant chaque jour des milliers de visiteurs venus de tout le Sud de la France. Cette architecture était encore loin de l’art déco, mais elle a donné aux architectes locaux le goût d’associer un géométrisme inhabituel pour l’époque à des motifs ethniques et à un décor sculptural abondant.

La Poste Cinq Avenues, conçue par l’architecte É. Rambert, 1930

Le style s’est définitivement formé après l’Exposition universelle de Paris en 1925. C’est d’ailleurs de son nom — Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes — qu’est né plus tard le terme « art déco ». L’exposition montrait ce que pouvait être le goût moderne de l’époque : géométrique, élégant et luxueux à la fois, et elle a donné une direction à l’architecture et au design pour les décennies suivantes. La vague de cette nouvelle mode a atteint Marseille.

II. Base technique : « le béton de Provence » 

La deuxième condition, c’était l’existence d’une solide école locale d’ingénieurs‑constructeurs et l’accès aux matières premières. Dans les environs de Marseille, depuis la fin du XIXᵉ siècle, fonctionnaient les cimenteries La Malle et Lafarge, et la société Hennebique avait très tôt introduit un système standardisé pour contrôler la qualité du béton armé.

Immeuble, 2A rue de Rome

Au début des années 1920, la ville comptait des bureaux capables de réaliser des corniches courbes, de grandes consoles et des halls lumineux sans colonnes intérieures : tout cela constituait une base technique idéale pour donner forme aux caprices de l’art déco. Le résultat, ce furent des façades beiges et lisses, stylisées comme de la pierre mais coulées en béton. Elles résistent très bien au climat marin humide et paraissent donc encore fraîches aujourd’hui, contrairement au parement de pierre parisien.

III. L’école artistique et les maîtres principaux 

Le nom principal de l’art déco marseillais, c’est Gaston Castel (Gaston Castel, 1886‑1971). On trouvait aussi ici Jean Rozan, diplômé de l’École des beaux‑arts de Paris, et le brillant Jean‑Louis Sourdeau, auteur de l’église Saint‑Louis.

Librairie Tacussel, 88 Canebière, Marseille

Gaston Castel — le chantre de l’art déco 

Gaston Castel

Décrire l’architecture sans tomber dans le ton sec d’un manuel est assez difficile ; à mes yeux, Castel mérite un récit à part, et ce récit devrait être orné des épithètes les plus colorées. Cet homme étonnant est devenu architecte en chef de la ville à 29 ans, après avoir reçu une récompense prestigieuse à un concours international d’architecture.

L’Opéra de Marseille

Il a participé à la Première Guerre mondiale, a été grièvement blessé au visage, a failli mourir en perdant son sang sur le champ de bataille, et a passé vingt longs mois en captivité. Son visage avait été défiguré par la blessure, il avait perdu un œil et, presque toute sa vie, il a posé pour les photos et les portraits peints de profil. Et pourtant il a survécu et il est revenu pour devenir un architecte triomphant, celui qui a changé le visage de la deuxième ville de France.

Les reliefs qui ornent l’Opéra de Marseille

Ayant reçu une formation classique à Paris, il a travaillé plusieurs années au Brésil, où il a obtenu plusieurs commandes assez importantes. Puis il est revenu dans le sud de la France et il est devenu un adepte du « modernisme méditerranéen » : des formes sobres et monumentales, mais solennelles, complétées par une sculpture volontairement plate et dense. Il a presque toujours utilisé le principe « architecte + sculpteur », né encore à l’époque de l’art nouveau, en collaborant avec les sculpteurs Antoine Sartorio et Louis Botinelly. Jusqu’à sa mort, il a créé des dizaines de projets qui ont façonné le paysage architectural de la « cité phocéenne ».

Annexe du Palais de Justice de style Art déco. 1933 ,Rue Emile Pollak

Sa première œuvre marquante a été la reconstruction, en 1922‑24, de l’Opéra de Marseille, incendié en 1919 — l’un des premiers intérieurs publics art déco en France. 

Au début, je pensais que c’était un projet de transition : on y voit clairement une réplique d’un temple antique (très en vogue à la fin du XIXᵉ siècle), avec un portique, une colonnade et des pilastres ioniques, mais en même temps un décor typique de l’art déco. Mais il s’est avéré que ce mélange de styles était volontaire — les architectes ont simplement décidé de conserver le portique rescapé de l’ancienne salle incendiée. Plus tard, Gaston a réutilisé ce mix réussi dans le projet de l’extension du palais de justice — on y retrouve aussi des formes antiques.

Décor sculptural de la façade de l’Opéra de Marseille

Dans la décoration intérieure et extérieure de l’Opéra, on utilisait une ornementation géométrique en dorure à la feuille à la place du stuc classique, un lustre‑« soleil » au‑dessus du parterre, des bas‑reliefs aplatis et expressifs — une beauté indescriptible. J’ai déjà raconté ma visite de l’Opéra lors de la Journée portes ouvertes, et j’avais été frappée par la pente incroyablement raide de l’amphithéâtre vers la scène, presque à pic. C’est encore une décision audacieuse de Castel — l’usage du béton permettait ce genre d’expérimentations risquées.

Le 9 mai, l’Opéra organise sa journée portes ouvertes annuelle, et j’ai hâte d’y retourner pour admirer une nouvelle fois la décoration intérieure.

L’intérieur de l’Opéra de Marseille

L’œuvre suivante, emblématique, de Gaston Castel, c’est le monument en hommage aux soldats et marins de l’Armée d’Orient et des territoires d’outre‑mer morts pendant la Première Guerre mondiale. C’est un monument monumental en forme d’arche ouverte vers la mer. On le voit de loin depuis différents points de la Corniche. On y remarque des éléments évidents du style personnel déjà formé de Castel : la massivité, la densité des formes, la synthèse de lignes nettes et d’un décor sculptural puissant. On pourrait qualifier la construction de pesante, si ce n’était les proportions parfaitement calculées et une harmonie géométrique impeccable.

Monument aux Morts – Armée d’Orient et Terres lointaines
Monument aux Morts – Armée d’Orient et Terres lointaines

Puisqu’on parle de monuments, il faut mentionner d’autres œuvres de Castel. Vous serez surpris d’apprendre combien de monuments marseillais marquants cet architecte a réalisés. L’un d’eux est le mémorial en souvenir de l’assassinat, en 1934 à Marseille, du roi Alexandre Iᵉʳ de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou. Si quelqu’un vous demande à quoi ressemble un monument typique du style art déco, montrez‑lui celui‑ci — c’est un modèle du genre.

Мémorial en souvenir de l’assassinat, en 1934 à Marseille, du roi Alexandre Iᵉʳ et de Louis Barthou, l’angle de la place de la Préfecture et de la rue de Rome

Un autre monument, aujourd’hui presque abandonné, c’est le bas‑relief en hommage aux deux aéronautes Louis Capazza (1862‑1928) et Alphonse Fondère (1865‑1930) sur la place La Plaine — oui, oui, là où se tient le marché bruyant et très fréquenté du samedi. Ici, toute la façade de l’abside de l’église arménienne est transformée en une œuvre sculptée.

Dans ce travail original de Gaston, on retrouve toujours cette harmonie caractéristique de la forme avec des moyens très réduits. C’était, d’ailleurs, le premier fruit de sa collaboration avec le sculpteur Louis Botinelly. Ce monument inhabituel immortalise l’un des événements les moins connus de l’histoire de La Plaine, aujourd’hui place Jean‑Jaurès : le premier vol en ballon entre Marseille et la Corse.

Bas‑relief en hommage aux deux aéronautes Louis Capazza et Alphonse Fondère, la place La Plaine

Le dimanche 14 novembre 1886, deux aéronautes, Louis Capazza et Alphonse Fondère, ont décollé à 16 h 30 de la place La Plaine à bord du ballon « Le Gabizos », en direction de la Corse. En atteignant les côtes de l’île, ils se sont rendu compte que le ballon volait à une altitude trop basse. Les deux aéronautes ont dû jeter tout leur matériel et couper les cordages d’amarrage. L’atterrissage en Corse a eu lieu vers 22 h 30 (à ce que je comprends, dans l’obscurité).

Le premier monument commémorant cet événement a été érigé en 1928 en Corse à l’initiative de l’aéro‑club local, et la construction du monument marseillais a commencé en 1930.

Monument dédié aux frères Lumière à La Ciotat. Gaston Castel

Beaucoup plus laconique est le monument dédié aux frères Lumière à La Ciotat, lui aussi œuvre de Castel, et pourtant on y reconnaît sa signature : symétrie axiale, monumentalité, combinaison de volumes massifs et d’un décor sculptural. J’ai le plaisir de passer assez souvent devant ce monument.

Monument-crypte dédié aux soldats tombés pendant la Première Guerre mondiale, cimetière de Saint-Pierre, Marseille

Un autre monument est peu connu même des Marseillais de souche, il se trouve dans un endroit assez insolite — sur le territoire du cimetière Saint‑Pierre. C’est le mausolée‑crypte des morts de la Première Guerre mondiale. L’esthétique de l’édifice est très retenue, le décor minimal, et c’est uniquement grâce à une géométrie impeccable que l’auteur obtient un effet monumental saisissant.

Suite dans le prochain article.

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