Rire, péché et grotesque : une autre Renaissance
Que vous vient à l’esprit quand vous entendez le mot « Renaissance » ? Sans doute surgissent aussitôt la beauté et l’harmonie des œuvres d’art, l’imitation des idéaux antiques, l’humanisme sublimé et le triomphe de la raison. Mais cette époque avait aussi une autre face — carnavalesque, grotesque et mordante.
Bien sûr, tout n’a pas commencé avec la Renaissance. L’envie de piquer et de railler son prochain existait déjà dans l’Antiquité. La littérature satirique nous est connue grâce aux fables d’Ésope, reprises par La Fontaine puis par le poète russe Ivan Krylov. Vous ne connaissez pas ? Nous, à l’école, on nous obligeait à les apprendre par cœur. Et les professeurs ne précisaient pas que le respectable écrivain avait emprunté ses sujets à La Fontaine, qui lui‑même les avait pris chez Ésope.

Les dramaturges n’étaient pas en reste : vous avez sûrement entendu parler de « Lysistrata » ou des « Oiseaux » d’Aristophane — des exemples éclatants de satire. Les Anciens ne se limitaient pas à la littérature et au théâtre : pendant les Saturnales, on pouvait se permettre des choses impensables : les esclaves « commandaient », les maîtres les « servaient » à table — une sorte de modèle du monde renversé. Au Moyen Âge, tout cela se transforma en défilés populaires, en carnavals et en farces avec déguisements et folies.

Mais c’est à l’aube de la Renaissance que le « mouvement des fous » prit une ampleur particulière. Une véritable culture de la moquerie des vices humains se développa. La figure du fou — bouffon, simplet, insensé — devint un personnage universel de l’art et de la littérature européens. À travers lui, la société parlait de l’avidité, de l’hypocrisie, de la bêtise et de la chute morale. Tout cela, bien sûr, avait une dimension religieuse : la moquerie servait à dénoncer les péchés. Et ce qui avait commencé par des plaisanteries finit par la Réforme et ses guerres de religion sanglantes. Un peu comme en France trois siècles plus tard : d’abord des pamphlets satiriques et des libelles, puis — la guillotine. Parfois, le rire peut être très dangereux.
La ligne française : bêtes rusées, farces et géants
Évidemment, les Français, avec leur ironie si particulière, ne pouvaient pas rester à l’écart du « mouvement des fous » européen. Le monde entier connaît le « Roman de Renart » (XIIᵉ–XIIIᵉ siècles) — un cycle d’histoires où les animaux jouent les rôles des humains et où la société devient un théâtre bestial. Renart, le goupil, est un filou rusé qui trompe toutes sortes de nigauds et de simples d’esprit : tantôt le loup, tantôt le prêtre, tantôt le roi lui‑même.

Quel régal !
Le cycle fut si populaire qu’il se répandit dans presque toute l’Europe, et même le mot « renard » finit par supplanter les anciens noms du goupil. En somme, le « Roman de Renart » a donné son nom à une espèce zoologique !
Un autre héros célèbre, plus tardif, est l’avocat Pierre Pathelin. « La Farce de Maître Pathelin » (vers 1460) est une comédie sur la tromperie, l’habileté et la stupidité humaine. On la jouait partout, et deux suites furent écrites par la suite.
La satire atteint ses sommets avec François Rabelais. Son « Gargantua et Pantagruel » (années 1530) n’est plus seulement une satire, mais une véritable philosophie du carnaval : géants gloutons, festins interminables, liberté et joyeux absurde. Rabelais montre que le rire peut être non seulement un gourdin moral, mais aussi une forme de libération.

C’est dans cette tradition carnavalesque qu’apparut un phénomène singulier : la « Fête des Fous », populaire dans toute l’Europe et particulièrement en France. Elle est mentionnée pour la première fois au XIIᵉ siècle. C’étaient des fêtes d’hiver où l’on renversait symboliquement l’ordre ecclésiastique et social. Les clercs subalternes élisaient parmi eux un « évêque des fous », organisaient des processions parodiques, portaient des masques et des habits de bouffons. On suppose que cette fête héritait en partie des Saturnales romaines, ce « monde à l’envers ». C’était un élément de la culture médiévale du renversement, où le fou avait le droit de dire la vérité, et la société — de rire d’elle‑même. Le rire, pour un court moment, brisait l’ordre établi, le secouait, lui insufflait une nouvelle vie. Avec le temps, l’Église commença à combattre cette tradition, jugée sacrilège et inconvenante, et à la fin du XVIᵉ siècle, elle disparut. Dommage — cela aurait pu être amusant.
« Le mouvement des fous » en Allemagne
Le véritable best‑seller européen fut le poème « La Nef des fous » (« Das Narrenschiff », 1494) de Sebastian Brant. J’en ai entendu parler en écrivant un autre article sur mon cher Albrecht Dürer — car on considère que les gravures‑illustrations de « La Nef des fous » furent la première commande professionnelle du jeune artiste.
Si la France a offert à l’Europe la farce et le rire carnavalesque, l’Allemagne, elle, les a transformés en satire morale sévère.
En 1449, à Nuremberg, apparaît pour la première fois un grand carnaval populaire, le Schembartlauf (« masque barbu ») — un défilé burlesque des corporations de la ville, déguisées en costumes et masques carnavalesques. Par la suite, on publia chaque année des catalogues richement illustrés montrant les costumes et les chars, dont beaucoup sont parvenus jusqu’à nous.

L’élément principal du défilé, c’étaient les fameux « chars de l’enfer » (parfois simplement appelés « l’enfer ») — des plateformes symboliques où se dressaient des figures déguisées en diables, fous, sauvages, allégories de vices. Le point culminant de la fête était l’assaut : la foule, dans le bruit et les éclats de rire, « prenait d’assaut l’enfer », faisait éclater des pétards et frappait les « vices » avec des gourdins factices. C’était à la fois un divertissement (j’imagine leurs éclats de rire !) et une leçon morale.

C’est dans cette atmosphère que naît la célèbre œuvre de Sebastian Brant, « La Nef des fous ». Il reprend clairement l’image des chars carnavalesques du Schembartlauf. Brant écrit en allemand, et non en latin, pour rendre le livre accessible au grand public, en imitant les poèmes comiques populaires, les « Schwänke «. Il transforme la figure du fou en symptôme moral de son époque et décrit 111 types de stupidité humaine.
Le sot restera toujours sot
Chacun voudrait gagner l’esprit,
Mais quand on naît sot, je vous le dis,
On ne devient pas plus avisé,
Même à force de s’améliorer.
Celui qui suit les sages, certes,
Mais dont la tête demeure inerte,
Est un nigaud : il veut tout voir,
Mais tout lui semble trop savant.
Le sot, on le reconnaît bien vite :
Ce qu’il voit, aussitôt il s’y précipite.
On le sait depuis des siècles entiers :
La nouveauté plaît aux esprits légers.
Mais la nouveauté passe, s’efface —
Et déjà le voilà qui se déplace,
Courant vers un autre mirage :
Ainsi le sot ne change guère avec l’âge.
(Adaptation libre d’après Sebastian Brant, Das Narrenschiff (1494).)

Plus tard, Brant eut une multitude de disciples — un genre littéraire particulier naquit, qu’on appela tout simplement la « littérature des fous », « Narrenliteratur ». En 1509, Érasme de Rotterdam écrivit la célèbre Éloge de la folie — probablement encore plus connue que « La Nef des fous » de Brant. Puis parurent « La Guilde des filous et L’Exécration des fou s» (1512) de Thomas Murner, et un peu plus tard, « Les Lettres des hommes obscurs » d’Ulrich von Hutten. Ce n’est qu’une petite partie de cet héritage.
Les quelques décennies précédant la Réforme furent une époque de moralisme, d’admonestations et de sarcasme acéré, de moquerie féroce des vices et des péchés — on peut l’observer aussi dans la peinture. Les figures les plus marquantes de cette époque furent Jérôme Bosch et Pieter Bruegel l’Ancien, dans les Pays‑Bas. Pour ma part, je suis moins sensible à leur œuvre précisément à cause de ce sarcasme venimeux.

Albrecht Dürer ne s’est pas limité aux illustrations de « La Nef des fous ». La satire dénonciatrice devint par la suite un thème fréquent dans son travail. Comme, par exemple, l’allégorie de l’avarice « La Vieille à l’argent » ou la moquerie de l’amour vénal « Le Couple inégal ».

Ce dernier sujet était très populaire. Lucas Cranach l’Ancien y recourait souvent. Le peintre néerlandais Quentin Massys, dans l’une de ses œuvres similaires, souligne directement le comique de la situation en représentant derrière la jeune épouse la figure d’un fou. Il avait d’ailleurs un regard très satirique sur les choses. Affaibli par une longue maladie, il ne put continuer le travail dans la forge de son père et, pour gagner un peu d’argent, dessinait des esquisses pour les défilés carnavalesques.

Il peignit de nombreux portraits et tableaux religieux, mais il était aussi célèbre pour ses scènes de genre, souvent très satiriques. Il fut clairement influencé par les œuvres d’Érasme de Rotterdam, y compris « L’Éloge de la folie ». Massys le connaissait personnellement et en fit même le portrait.
À peu près à la même époque se répandirent des représentations ouvertement satiriques des paysans. Se moquer de leur rusticité et de leur ignorance était très populaire. On trouve de telles miniatures railleuses chez Dürer, Urs Graf, et bien sûr chez Bruegel.

Il semble clair que Pieter Bruegel l’Ancien, surnommé « Bruegel le Paysan », ne représentait pas la vie quotidienne des paysans par sympathie, mais pour les tourner en ridicule — il n’y a pas un seul visage vraiment sympathique dans ses tableaux.

Les skomorokhs de la Rus’ de Kyiv
Pour conclure, ajoutons que le rire carnavalesque n’existait pas seulement en Occident. Sur le territoire de la Rus’ de Kyiv, dès le XIᵉ siècle, on connaît les skomorokhs — musiciens, acteurs et bouffons itinérants qui se produisaient lors des fêtes populaires. Ils organisaient de petites scènes avec déguisements et masques. On les invitait souvent à la cour des princes pour divertir.

Des représentations de skomorokhs ont même été conservées dans la peinture monumentale : sur les fresques de la cathédrale Sainte‑Sophie de Kyiv, datées du XIᵉ siècle (vers 1037–1050), on peut voir des scènes avec musiciens et acrobates. C’est un témoignage rare du fait que la culture du rire, de la bouffonnerie, faisait déjà partie du monde slave oriental au début du Moyen Âge. Dans les campagnes, nous avons encore aujourd’hui des défilés carnavalesques et des fêtes populaires, par exemple pour la Maslenitsa — avec déguisements, danses, assaut d’une forteresse de neige et brûlage de l’effigie de l’Hiver.

Voilà donc quel étonnant langage culturel est né en Europe au tournant des XVe‑XVIe siècles. La folie et le péché devinrent un symbole universel de la nature humaine. Des farces françaises et de la Fête des fous aux « chars de l’enfer » de Nuremberg et à la satire de Brant — on voit que l’Europe riait fort, méchamment et avec une intention morale, et que ce rire résonne encore aujourd’hui d’une manière étonnamment moderne.