Symbole spirituel et architectural de Kyiv depuis près de mille ans, la Laure des Grottes fascine par ses catacombes, ses reliques, ses églises et son histoire mouvementée. Voici quelques repères essentiels — dates, chiffres et faits — pour mieux comprendre ce lieu unique au cœur de l’Ukraine.
La plus grande au monde
C’est un site que tous les étrangers de passage à Kyiv visitaient forcément en temps de paix. Pour cela, le complexe muséal dispose de plusieurs guides parlant des langues étrangères. Aujourd’hui, votre guide, ce sera moi.

On ne considère pas la Laure comme le principal ornement et symbole de la ville pour rien — la vue des coupoles et des clochers sur les collines de Kyiv est familière à toute personne possédant une télévision, et vous-même l’avez sûrement vue au moins une fois. Pour les croyants orthodoxes, c’est un lieu particulier, et il l’a toujours été. Pendant des siècles, les tsars moscovites parcouraient plusieurs milliers de kilomètres pour venir en pèlerinage à la Laure de Kyiv, un pèlerinage tenu pour indispensable.
Au total, il existe dix laures orthodoxes dans le monde. Trois d’entre elles se trouvent en Ukraine : la Laure des Grottes de Kyiv, la Laure de Sviatohirsk et la Laure de Potchaïv. La plus importante se trouve en Grèce, au mont Athos. Quant à la plus grande, c’est la Laure des Grottes de Kyiv.

Elle s’appelle « Kyïvo‑Petcherska » parce que ses constructions se composent de deux parties — une partie au‑dessus du sol et une partie souterraine : un vaste ensemble de catacombes et de couloirs creusés dans la terre, appelés Grottes Proches et Grottes Lointaines. La Laure a commencé son histoire précisément comme monastère creusé dans la roche.

Les mystérieux souterrains de la Laure
J’ai visité les grottes dans ma jeunesse, elles sont ouvertes aux touristes et aux pèlerins. À l’époque, cette visite ne m’avait pas paru très agréable — pendant une bonne demi‑heure, vous avancez en file indienne dans des sous‑sols à demi obscurs. De chaque côté du passage se trouvent des cercueils contenant les corps momifiés de saints. Les cercueils sont ouverts, seulement recouverts de verre. À l’époque, je me souviens qu’on distribuait à l’entrée une bougie allumée, car il n’y avait presque pas d’éclairage. Ce qui me faisait peur, ce n’étaient pas tant les cercueils que ce couloir étroit et sans fin. Je me disais : « Les moines ont creusé ces galeries il y a mille ans, et si tout cela s’effondrait ?! ». Heureusement, tout s’est bien passé. J’ai fini par traverser le couloir et décidé que je n’y retournerais plus jamais. Mais revenons aux chiffres et aux faits.

La date de fondation de la Laure des Grottes de Kyiv est considérée comme 1051, à l’époque de l’ancien État de la Rus’ de Kyiv. C’est alors que les premiers moines, dirigés par saint Antoine — qu’on appellera plus tard « des Grottes » — se sont installés dans une grotte creusée dans le loess de l’une des sept collines de Kyiv. C’est à l’endroit où se trouvent aujourd’hui les Grottes Lointaines.

La première église, en bois, fut construite onze ans plus tard, lorsque les moines furent vingt — en 1062. La communauté nombreuse commença à fatiguer l’higoumène Antoine, et il partit sur la colline voisine, où il s’installa dans une autre grotte — à l’endroit où commencent aujourd’hui les Grottes Proches. Mais là aussi, d’autres moines finirent par affluer.

En 1073, on posa la première église en pierre. Je précise tout de suite qu’à Kyiv, la construction en pierre a toujours été compliquée — il n’y a pas de pierre naturelle dans les environs, et fabriquer des briques était très laborieux. Pendant des siècles, on construisait les habitations en bois — les forêts étaient proches. Mais pour les églises, on ne lésinait pas sur les moyens : on essayait de les bâtir en pierre ou en brique — pour des siècles.

Le lieu des saints – un lieu sacré
La première église en pierre de la Laure fut construite et décorée par une équipe de moines‑bâtisseurs venus de Constantinople. La Rus’ de Kyiv entretenait alors des liens politico‑culturels étroits avec Byzance. Selon la légende, ils étaient douze, restèrent tous au monastère, y moururent et y furent enterrés.
Au total, les Grottes comptent 124 sépultures anciennes, y compris celles des fondateurs, Antoine et Théodose des Grottes. Leurs tombes n’ont jamais été identifiées, mais elles sont forcément là. Les inhumations dans les souterrains ont été pratiquées pendant sept siècles. Trente‑trois corps de moines se sont entièrement momifiés.

Cela fut favorisé par le microclimat particulier des grottes et, sans doute, par la grande maigreur des défunts. Je rappelle que l’embaumement n’existait pas dans la tradition orthodoxe ancienne. Dans l’orthodoxie, l’un des signes de sainteté est la présence de reliques incorruptibles. Parmi les sépultures de la Laure, quarante appartiennent à des saints. Rien d’étonnant à ce que ce lieu ait été considéré comme sacré et que des croyants de toutes les terres orthodoxes y viennent en pèlerinage.

Les restes des saints de la Laure des Grottes de Kiev ont été étudiés avec soin. Dans la tradition orthodoxe, on appelle les moines saints « starets », littéralement « moine âgé », mais avec un statut spirituel particulier. On a établi que l’âge moyen des saints défunts n’était que de 35 à 45 ans !
Une seule femme a vécu dans ce monastère masculin durant toute son histoire. Une certaine Daria, fille de marchand, s’y installa sous l’apparence d’un homme. Son véritable sexe ne fut découvert qu’après sa mort. Pourtant, bien que le monastère fût masculin, il existe aussi des sépultures féminines dans les grottes.

Le labyrinthe souterrain des grottes comprend différents types de salles. Il y a le monastère souterrain proprement dit et le nécropole, des passages secrets menant sous les murs et les tours du monastère, ainsi que des caves, des réserves et des installations techniques (évacuation d’eau, chauffage). On dit que les réserves alimentaires du monastère s’enfonçaient sur cinq niveaux.
L’une des reliques connues de la Laure pèse 4 kg — la coiffe du moine Marc des Grottes (surnommé aussi le Fossoyeur). On permet parfois à certains visiteurs de la mettre. On croit que cela provoque des miracles et des guérisons.

Les rebondissements de l’histoire
La superficie actuelle de la Laure est d’environ 30 ha. Ses bâtiments s’étendent sur deux collines séparées par un ravin, divisant le territoire en Laure Haute et Laure Basse. Il y a environ cent constructions, dont quarante‑trois sont classées et uniques.
La Laure a survécu à au moins sept grandes invasions d’infidèles et à presque autant de destructions :
— en 1096 (les Coumans),
— 1151 (les Turcs),
— 1240 (Batu),
— en 1300 et 1399 — encore les Tatars,
— 1416 — de nouveau les Tatars,
— en 1482 — Mengli‑Gireï.

À deux reprises, le monastère fut pillé par les siens, des orthodoxes : en 1169 — les troupes du prince moscovite Andreï Bogolioubski, et en 1203 — le prince Riourik Rostislavitch.
Et puis, en 1718, il y eut ici un terrible incendie qui détruisit ou endommagea gravement presque toutes les constructions.
À cause de toutes ces catastrophes, la Laure des Grottes de Kiev a connu des périodes d’abandon et de déclin, mais chaque fois elle renaissait. Son âge d’or tomba aux XVIIIᵉ‑XIXᵉ siècles. Au XVIIIᵉ siècle, la Laure possédait environ 1 million d’hectares de terres agricoles (!!!), 10 verreries, 12 fonderies, 25 distilleries, plusieurs dizaines de moulins, ainsi que plusieurs briqueteries et fabriques de cierges. Au XIXᵉ siècle, il existait sur son territoire pas moins de six monastères ! À la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, on y trouvait une école paroissiale de la Laure, où étudiaient 130‑140 enfants.

Aujourd’hui, on compte sur le territoire 13 églises (il y en avait autrefois 20) et trois clochers. La plus ancienne église est la Porte‑Sainte‑Trinité, construite au début du XIIᵉ siècle, même si elle a été remaniée de nombreuses fois depuis. Au début de l’occupation de Kyiv, la cathédrale de la Dormition du XIᵉ siècle fut dynamitée — selon une version par les communistes clandestins, selon une autre par les Allemands eux‑mêmes. En 2000, l’église fut reconstruite d’après d’anciennes photos et dessins, et elle possède aujourd’hui une paroisse assez importante.

Les nazis, pendant l’occupation de Kyiv, emportèrent beaucoup de trésors de la Laure. Heureusement, en 1945, les reliques revinrent « à la maison » dans quarante grandes caisses.
Le clocher de la Laure, un géant magnifique
Quelques mots sur le Grand Clocher de la Laure — ici, ce ne sont que des chiffres. Sa hauteur est de 96,52 m. Sa construction dura presque quarante ans (1707‑1745). Cela ne se voit presque pas, mais le clocher est légèrement incliné — de 60,2 cm. L’inclinaison est due à l’affaissement du sol. Heureusement, ce n’est pas dangereux, il ne devrait pas tomber. Pour monter au clocher, il faut gravir 375 marches. Moi, pour information, je suis montée. La vue d’en haut est incroyable, seulement le vent y est très fort.

L’épaisseur des murs à la base du clocher est de 8 m ! Pour sa construction, on utilisa environ 5 millions de briques. Le clocher compte 4 niveaux, 8 faces. Il y avait 13 cloches, pour un poids total de 6000 pouds (ancienne mesure russe = 100 kg). Les plus grandes pesaient 1630 et 1000 pouds (elles ne sont pas conservées, semble‑t‑il).
L’horloge‑carillon de la Laure, qui fonctionne toujours parfaitement, à 123 ans (installée en 1903).
Des chiffres impressionnants
Maintenant, quelques chiffres concernant les grottes. La profondeur des Grottes Proches est de 10‑15 m, leur longueur de 383 m. Elles contiennent trois églises souterraines. Soixante‑treize moines y sont enterrés. Toutes les grottes de la Laure sont toutes creusées de main d’homme.

Les Grottes Lointaines sont plus profondes : 15‑20 m. Leur longueur est de 293 m. Elles possèdent elles aussi trois églises souterraines. Ce labyrinthe est davantage lié au fondateur saint Théodose, tandis que les Grottes Proches sont associées à saint Antoine. Dans ce complexe, on a découvert les sépultures de 51 moines.
Il existe encore les Grottes Varègues — un autre labyrinthe souterrain de la Laure, où les touristes ne sont pas admis. On y observe en permanence une température de +8 à +12 °C et une humidité proche de 100 %.
Les murs défensifs de la Laure furent construits en 1698‑1701 par le hetman Ivan Mazepa. Il y consacra une somme fantastique pour l’époque — 1 million de zlotys ! Plus tard, le hetman Ivan Samoïlovytch ordonna de renforcer ces murs par des remparts de terre — on craignait alors une attaque des Turcs. Les murs entouraient uniquement la partie de la Laure Haute. Leur longueur était de 1290 m. L’épaisseur à la base atteignait 3 m. La hauteur moyenne était de 7 m. Il y avait 5 tours, 3 portes principales et 3 portes supplémentaires.

En 1651 fut ouverte la célèbre imprimerie de la Laure. Le livre le plus connu publié ici est le « Paterikon des Grottes ». Il y sont décrites les vies de 39 saints des Grottes. Le manuscrit original date du XIIIᵉ siècle, et dès l’ouverture de l’imprimerie, il fut imprimé.
Sur le territoire du musée‑réserve de la Laure, il y a environ vingt musées et expositions permanentes, et la collection de fonds compte plus de 70 000 pièces.

À l’époque soviétique, le monastère ne fonctionnait pas sur le territoire de la Laure, l’URSS étant un pays athée. Dans l’une des églises se trouvait alors le Musée de la Religion et de l’Athéisme. Je me souviens l’avoir visité avec mon père quand j’étais petite. Aujourd’hui, on y trouve le Musée des Arts Décoratifs et Appliqués, le Musée de l’Histoire de la Laure, le Musée de l’Imprimerie, le Musée des Trésors Historiques, le Musée du Théâtre. J’aimais beaucoup tous ces musées dans mon enfance et je les ai visités de nombreuses fois par la suite.

En venant à la Laure, on peut y passer toute la journée, à se promener sur l’immense territoire et à visiter les musées. J’espère que la guerre se terminera bientôt, et que vous pourrez visiter notre magnifique Kyiv et découvrir la Laure — c’est un lieu extraordinaire, vous l’aimerez forcément.
Олёнушка! Восторг и гордость! Люблю тебя!
Merci beaucoup, Michel !