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Comment Louis XIV a soumis Marseille, la ville rebelle

Je me souviens que, dès mon premier jour à Marseille, je suis partie me promener dans le centre, vers la mer. Comme il se doit, j’ai voulu commencer par le Vieux-Port. C’est là, entre autres, que j’ai découvert le magnifique bâtiment Renaissance de l’Hôtel de Ville, couvert de drapeaux, parmi lesquels flottait fièrement celui de l’Ukraine. Bien sûr, c’est lui que j’ai remarqué en premier, et seulement ensuite je me suis mise à examiner les détails raffinés de la façade.

C’est ainsi que j’ai découvert la mairie de Marseille pour la première fois

Au-dessus de l’entrée principale se dresse le blason de Marseille, et juste au-dessus – un imposant buste de Louis XIV, royal et hautain, même si visiblement encore très jeune. Il semble rappeler qui était le maître du pays il y a 350 ans. Pendant que je l’observais, je ne pouvais me défaire de l’impression que ce Roi-Soleil d’albâtre, qui pose sur le port son regard froid, paraît un peu étranger dans ces décors méditerranéens.

Marseille à l’époque médiévale par Jean-Claude Golvin. La ville, à la veille des événements décrits, ne différait guère de cette image
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J’ai eu envie de comprendre ce qui se passait à Marseille à l’époque de son règne, quelles traces du passage de Louis dans la ville subsistent encore, et quels bâtiments avaient été construits durant ses longues années de pouvoir. Je me suis procuré la littérature nécessaire et j’ai commencé à étudier les relations entre la Couronne et la ville qui m’avait accueillie. À ma grande surprise, il s’est avéré que les Marseillais n’acceptaient pas toujours l’autorité du roi sans discuter. Et « l’équipe » du jeune Louis a dû fournir pas mal d’efforts avant que son buste n’apparaisse sur la façade du bâtiment principal de la ville.

J’ai approfondi l’histoire de la France et découvert que la Provence et Marseille n’étaient entrées dans le giron de la Couronne qu’au XVe siècle, mais qu’après cela encore les habitants de la « Ville des Phocéens » se considéraient longtemps comme à part et ne voulaient obéir à personne. Éloigné de Paris, Marseille conservait depuis longtemps un statut fiscal et douanier spécial, ainsi qu’une large autonomie municipale. Toute nouveauté ou tentative de pression venant du Centre était accueillie avec la plus vive hostilité. Les révoltes éclataient régulièrement, on traitait parfois les intendants royaux sans aucune déférence – bref, on affichait de toutes les manières un caractère libre (et passablement insolent). C’est Louis XIV qui a mis fin à tout cela. C’est ce dont je vais parler.

Provence et France : unité et lutte des contraires.

Pour comprendre où se trouvait la racine des contradictions entre le Sud du pays et le reste, il faut se rappeler ce qu’était la France au milieu du XVIIe siècle. En apparence, c’était déjà un pays unifié politiquement, mais pas du tout aussi unifié que nous l’imaginons aujourd’hui. Le royaume était un patchwork de régions, de lois et de langues. Le Nord et le Centre étaient les héritiers des traditions des tribus germaniques, leur mode de vie restait largement féodal. On y suivait les normes du droit oral. Les juges, en rendant leurs décisions, se référaient à des centaines de coutumes locales (coutumes), comme on le faisait à l’époque des anciens Gaulois et des Francs. Politiquement, le Nord avait soumis le Sud, mais culturellement il ne parvenait pas à occuper une position dominante.

C’est ici que passait la muraille de la ville. À l’emplacement de l’Arc de Triomphe se dressaient autrefois les Portes d’Aix

Le Sud — l’ancienne « Provincia », romanisée deux siècles avant César, avec son droit romain écrit, sa culture notariale, sa langue occitane, l’héritage des ménestrels et des institutions antiques solidement ancrées. Les gens du Sud méprisaient et en grande partie ignoraient le pouvoir parisien. Les locaux considéraient les Parisiens comme des parvenus grossiers et corrompus. Marseille, dans cette opposition tacite, incarnait la rétivité méridionale : en somme une cité-État, choisissant elle-même ses consuls, ne payant pas les impôts royaux et se rebellant périodiquement dès que Paris tentait la moindre atteinte aux droits du Sud.

La tradition d’insoumission

Pour comprendre jusqu’où tout cela était allé, je vais donner un exemple. À peine soixante ans avant le règne de Louis XIV, sous son grand‑père Henri IV, Marseille s’était retrouvée dans une situation catastrophique : le pouvoir y avait été accaparé par un véritable despote, Charles de Casaulx. Il avait pris le contrôle des impôts (que personne n’avait l’intention d’envoyer au roi), de la circulation des marchandises, du commerce maritime et de la garnison locale. Comment y était‑il parvenu ? En 1591, pendant les Guerres de Religion, Casaulx, l’un des chefs de la Ligue catholique locale, avait gagné une grande popularité dans la ville – on n’y aimait pas du tout les protestants. Pour arriver au pouvoir, il avait agi avec beaucoup d’énergie, mais les Marseillais eux‑mêmes lui avaient d’abord apporté un soutien massif. Devenu consul, Casaulx s’était mis à montrer de toutes les façons que Marseille refusait désormais de reconnaître l’autorité du protestant Henri de Navarre. La ville était pratiquement sortie de l’obédience de la Couronne française. Pendant quelques années, il y avait existé ici une république commerciale indépendante (1591–1596). Pire encore — Casaulx flirtait ouvertement avec les Espagnols, avec lesquels la France était alors en conflit déclaré.

La prise de Marseille par le duc de Guise et l’assassinat du dictateur Casaulx

Casaulx était un personnage assez singulier. Chef incontestable, il n’était pas un tyran obtus et jouissait au début d’un large soutien local. Sous son autorité, on entreprit des réformes administratives, on créa l’hospice charitable de l’Hôtel‑Dieu, la première imprimerie marseillaise apparut, et les fortifications comme les routes étaient entretenues. Mais son régime devenait de plus en plus autoritaire, et pour assurer une défense solide il fallut augmenter les impôts. Une partie de l’élite quitta Marseille, et l’état de guerre permanent provoqua des problèmes d’approvisionnement. Ce n’est qu’après que Casaulx tomba sous le coup d’un assassin à gages que le roi Henri s’exclama : « Eh bien, maintenant je possède toute la France. »

L’assassin du dictateur, Pierre Lieutaud, dit Libertat, a été glorifié comme un héros et on lui a même érigé un monument. Sculpture provenant du Musée d’histoire de Marseille

Mais il se hâta — la tranquillité dans cette région était encore loin. Le conflit entre Paris et les provinces du Sud ne pouvait être éteint si facilement — la longue guerre de deux civilisations différentes à l’intérieur d’un même royaume continuait.

Pourquoi le Roi-Soleil a-t-il dû faire le déplacement jusqu’à Marseille ?

L’enfance et la jeunesse de Louis avaient été agitées, ce qui a sûrement marqué sa mémoire pour la vie. Je soupçonne qu’il n’aimait guère les rebelles, car il se rappelait comment la France avait sombré plusieurs années dans le chaos de la Fronde, et comment lui, petit garçon, avait dû un jour fuir Paris en hâte avec sa mère et le cardinal Mazarin. Certes, le Sud était resté fidèle à la Couronne pendant la Fronde, mais lorsque les troubles au centre du pays furent déjà réprimés, il s’embrasa soudain d’une série de révoltes.

À Aix‑en‑Provence, cœur administratif de la région, grondait sa propre « Fronde provençale ». Le Parlement local, composé de représentants de vieilles lignées de magistrats, refusa catégoriquement d’enregistrer les édits royaux sur les nouveaux impôts. Quand le gouverneur nommé par Paris, le duc de Mercœur (Louis de Bourbon‑Vendôme), tenta d’employer la force, la noblesse prit les armes. Plus tard, la révolte fut réprimée et les instigateurs exécutés.

Les Trompley à l’hôtel particulier de Châteaurenard. C’est là que Colol-Soleil séjourna lors de son passage à Aix-en-Provence en 1660. Les peintures réalisées par Jean Daret ont émerveillé le jeune roi .

Un peu plus à l’ouest, en Languedoc, la situation était aggravée par les différences religieuses. À Nîmes et à Montpellier, où le souvenir des guerres huguenotes restait vif et où les communautés protestantes conservaient un poids immense, tout ordre venu de Paris était perçu comme une expansion catholique, et plus encore lorsqu’il s’agissait d’impôts. Là, on touchait non seulement à la foi, mais aussi au portefeuille. Les villes bouillonnaient, chassant les collecteurs royaux et abritant les rebelles.

Encore plus loin, à Bordeaux, naquit le mouvement populaire radical de l’Ormée. Les bourgeois et les artisans ne se contentèrent pas de chasser le gouverneur royal : ils allèrent jusqu’à la trahison ouverte — conclure une alliance officielle avec l’Espagne, principal ennemi de la France, en laissant entrer des navires espagnols dans l’estuaire de la Garonne. 

Il est peu probable que le jeune roi, qui venait tout juste de prendre les rênes du pouvoir, ait apprécié une telle situation dans le royaume.

La crise marseillaise de 1658 fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

En 1657–1658, l’atmosphère devenait peu à peu électrique à Marseille en raison du remplacement forcé des principaux consuls. À Aix, on avait installé comme premier président du Parlement un protégé de Mazarin, Henri de Forbin-Maynier d’Oppède. La situation était aggravée par une récente disette et par la peur de la peste que pouvaient apporter les mercenaires italiens, qui affluaient dans la ville.

L’étincelle fut un conflit dérisoire en juillet 1658. Les navires marchands qui se rendaient à Beaucaire pour la foire annuelle étaient habituellement escortés par une galère appartenant à une famille noble locale. Cette fois, les autorités tentèrent d’imposer aux marchands une autre galère, celle du fils du gouverneur de Mercœur, le chevalier de Vendôme. La manœuvre est facile à comprendre : le consul marseillais, partisan du roi, voulait complaire au gouverneur, mais cela mit les Marseillais dans une véritable fureur.

La porte Royalle ( la porte Réale ) de Marseille. C’est précisément à cet endroit que fut ouverte une brèche dans les remparts, par laquelle Louis XIV fit son entrée dans la ville

L’opposition fut menée par un jeune noble audacieux, Gaspard de Glandevès-Niozelles. Avant le renforcement de l’emprise des officiers royaux, les membres de sa famille occupaient les postes les plus élevés de la ville. Désormais, avec les nouveaux consuls, ils avaient dû céder une partie de leurs prérogatives. À en juger par son comportement, Niozelles était un homme au tempérament impétueux. Il était insolent, courageux et prompt à s’emporter, toujours entouré d’une bande de spadassins armés jusqu’aux dents. C’est à l’instigation de Niozelles et de ses acolytes que les habitants se soulevèrent. La galère d’escorte n’était qu’un prétexte : ce qui les indignait davantage, c’était la violation de l’ordre traditionnel d’élection des consuls et la pression fiscale accrue. Une révolte armée éclata, les consuls royaux furent chassés, les partisans de Niozelles s’emparèrent de l’Hôtel de Ville. Le Premier consul imposé par Paris s’enfuit de la ville en panique, passant par les toits, revêtu des vêtements d’un autre.

La porte Royalle ( la porte Réale ) de Marseille.

Environ six cents soldats des troupes royales pénétrèrent secrètement dans la ville à la faveur de la nuit. Ils tentèrent de reprendre l’Hôtel de Ville, mais l’affrontement nocturne réveilla toute la cité. La petite échauffourée se transforma en véritable soulèvement général. Les rues furent barrées de barricades, et une cinquantaine de personnes périrent dans les combats.

Le duc de Mercœur, gouverneur royal de Provence, arriva à Marseille pour tenter de mener lui-même les élections et de destituer les chefs rebelles menés par Niozelles. Il faut comprendre le statut de Mercœur : c’était un Bourbon, petit-fils du roi Henri IV, marié à la nièce de Mazarin. Les Marseillais, eux, ne lui témoignèrent pas la moindre déférence. Au contraire, ils lui réservèrent une véritable obstruction : la foule sifflait, hurlait, frappait sur des bassines. Les insurgés, désireux d’abaisser le gouverneur, organisèrent une procession burlesque avec des balais enflammés à la place des torches.

Le président du Parlement de Provence, d’Oppède, et le cardinal Mazarin tentèrent de raisonner les rebelles en leur envoyant un message enflammé leur ordonnant d’obéir ; les Marseillais, bien entendu, l’ignorèrent. Au contraire, les habitants se mirent à renforcer en urgence les murs d’enceinte, à organiser une milice et à construire des barricades.

Sous le regard impuissant du gouverneur, les habitants organisèrent de nouvelles élections et réélurent exactement les mêmes chefs rebelles que la Couronne venait de tenter d’écarter. Après cela, Mercœur fut pratiquement mis à la porte, les Marseillais affichant un mépris total pour ses prérogatives royales.

 René-Antoine Houasse. Portrait équestre de Louis XIV – Musée Condé.

Une question se pose naturellement : pourquoi le roi n’a‑t‑il pas aussitôt envoyé une armée pour écraser la révolte ? L’armée, à ce moment‑là, était justement occupée par la guerre contre l’Espagne. Le pouvoir parisien décida de ne pas brusquer les choses, afin de ne pas attiser une guerre civile ni disperser davantage ses forces. Pour calmer les rebelles, une amnistie leur fut même accordée pour les violences commises dans les rues de la ville.

Mercœur, lui, s’en était encore tiré à bon compte. Le 25 août 1659, un émissaire royal arriva à Marseille avec une lettre officielle enjoignant au chef des insurgés, Gaspard de Glandevès‑Niozelles, de déposer les armes. En plein jour, le messager fut assassiné dans la rue, et son corps fut jeté sans cérémonie dans les eaux du Vieux‑Port. Après cet acte scandaleux, Niozelles fut convoqué au tribunal comme témoin et même comme suspect, mais il ne se présenta évidemment pas. Plus tard, en octobre, lorsqu’un nouveau courrier royal — un homme très courageux, semble‑t‑il — arriva avec un ordre du roi, les Marseillais déchirèrent publiquement et ostensiblement la lettre royale.

Après le meurtre de l’émissaire et la destruction de la lettre royale, la Cour avait épuisé tous les moyens de conciliation. Il fallait désormais recourir à la force, et les moyens militaires étaient enfin disponibles : la guerre contre l’Espagne venait de s’achever. Le 7 novembre 1659, la paix des Pyrénées fut signée. De plus, le jeune roi décida d’épouser l’infante d’Espagne, Marie‑Thérèse. Louis XIV disposait désormais de troupes disponibles, qu’il décida d’envoyer réprimer l’opposition provençale.

La soumission des récalcitrants

À ce moment‑là, les habitants s’étaient déjà un peu calmés, l’approche de l’armée ayant provoqué une certaine « remise en ordre des idées ». Les marchands, surtout, commencèrent à s’inquiéter : ils représentaient une grande partie des notables fortunés de la ville, et leur commerce les intéressait bien plus que les querelles de la noblesse.

Du 19 au 21 janvier 1660, une armée royale de six mille hommes, commandée par le même duc de Mercœur, entra à Marseille sans combat. On peut imaginer à quel point le duc devait se sentir triomphant à cet instant. Sur ordre du roi, le conseil municipal de Marseille fut officiellement dissous, la milice locale désarmée, quatre‑vingts canons retirés des remparts, et une commission judiciaire extraordinaire créée pour punir les instigateurs. Le désarmement fut total : on réquisitionna même les bâtons renforcés de plaques de métal. Seuls les nobles furent exemptés — ils purent conserver leurs épées.

À cet endroit, au croisement de la Canebière et du cours Belsunce, se dressait la porte Réale, l’une des principales portes de Marseille. Là où passe aujourd’hui le cours Belsunce s’élevait alors le rempart. Au-delà, la ville s’arrêtait.

Les interrogatoires commencèrent pour identifier les principaux responsables des désordres. L’affaire avançait lentement : les Marseillais mentaient et multipliaient les échappatoires pour ne dénoncer personne. Malgré tout, une liste d’une douzaine de coupables fut établie ; tous furent condamnés à mort ou aux travaux forcés, mais il était difficile d’exécuter la sentence — les conspirateurs avaient quitté la ville. On trouva tout de même un « bouc émissaire », qui fut pendu publiquement au cap de Faro. Quant à Niozelles et à ses compagnons, les autorités durent se contenter de faire exécuter leurs effigies. Sur ses vieux jours, le roi lui accorda son pardon et lui permit de revenir à Marseille, où le vieux rebelle mourut peu après. Dommage que je n’aie pas réussi à trouver son portrait : j’aurais bien aimé voir à quoi ressemblait ce fameux insurgé.

Grand voyage dans le Sud : comment concilier mariage et châtiment.

Pendant que Mercœur remettait de l’ordre à Marseille, le roi et sa suite se trouvaient à Aix‑en‑Provence. C’était l’une des étapes importantes de son célèbre voyage dans le Sud.

Le grand voyage de Louis XIV dans le Midi commença en 1659 et dura presque un an. Le motif officiel du déplacement de la cour vers le Midi était la conclusion de la paix des Pyrénées et la préparation du mariage du roi avec l’infante d’Espagne Marie‑Thérèse, mais le voyage avait aussi un objectif politique intérieur évident. La France sortait tout juste de la Fronde, et le jeune roi se rendait en personne dans les provinces où l’autorité du centre n’était pas encore solidement établie.

Ce tableau d’Adam François van der Meulen représente l’entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse devant Arras, 1667. C’est avec à peu près le même faste que le roi avait voyagé dans le sud de la France quelques années auparavant.

Au départ de Paris, l’immense cour royale traversa l’ouest de la France en direction de Bordeaux. Cette ville était particulièrement importante : pendant la Fronde, elle avait été l’un des principaux foyers de résistance au pouvoir royal. Ensuite, Louis se rendit à Toulouse et traversa le Languedoc par Carcassonne, Narbonne, Montpellier et Nîmes. Le voyage était ponctué d’entrées solennelles, de réceptions par la noblesse locale et les autorités urbaines, de réunions et du règlement d’affaires administratives.

Le jeune Louis XIV. Gravure colorisée à l’aide de l’IA

Puis le roi arriva en Provence. Par Avignon, la cour gagna Aix‑en‑Provence, où elle s’attarda au début de l’année 1660. C’est de là que Louis dirigeait le règlement de la crise marseillaise. La révolte avait, de fait, été écrasée par Mercœur, comme on l’a vu. Mais même alors, le roi n’entra pas dans la ville. Il poursuivit sa route. Depuis Aix, Louis fit une tournée en Provence : il visita Saint‑Maximin‑la‑Sainte‑Baume, puis se rendit à Toulon et à Hyères. Toulon intéressait particulièrement le roi, car c’était l’un des principaux ports militaires méditerranéens de France. Ce n’est qu’après cela qu’il fit demi‑tour et prit la direction de Marseille.

Le 2 mars 1660, Louis XIV entra enfin avec sa suite dans un Marseille désormais « pacifié ». En guise de punition pour la désobéissance, le roi refusa de recevoir les hommages préparés par les notables de la ville. De plus, lorsque les consuls tentèrent de lui remettre les clés d’or de la cité (assez grandes, d’ailleurs), il refusa de les prendre et proposa aux édiles de les garder eux‑mêmes. L’entrée se fit par une large brèche dans la muraille. On l’avait ouverte à l’avance en démontant la porte Royale et la portion de rempart attenante sur six mètres de chaque côté. Par ce geste, le roi montrait qu’il arrivait non comme un invité, mais comme un vainqueur ayant conquis la ville.

Louis ne resta que six jours à Marseille. Où lui et sa suite logeaient‑ils ?

On sait que le roi s’installa dans le plus beau bâtiment de la ville à l’époque, l’hôtel particulier de la famille Riquetti de Mirabeau (Hôtel de Thomas de Riquetti), sur la place de Lenche. La place existe toujours : relativement petite, elle jouxte la partie préservée du quartier du Panier. On y trouve aujourd’hui plusieurs restaurants et cafés. Le site d’un glacier local, fièrement nommé « La Glacière Royale », affirme que Louis aurait passé la nuit à l’emplacement même où se trouve aujourd’hui l’établissement. On précise toutefois que l’édifice a été entièrement reconstruit plusieurs fois, si bien qu’il ne reste en réalité rien de l’hôtel Riquetti.

La place de Lenche. C’était le quartier où se trouvaient les demeures les plus somptueuses de Marseille. C’est dans le bâtiment de droite que Louis XIV aurait séjourné lors de son passage de six jours dans la ville.

Non loin du monarque logeait sa mère. Elle résidait dans la maison de Léon de Valbelle, conseiller du roi au Parlement d’Aix‑en‑Provence. Le frère du roi, Philippe, duc d’Anjou, s’installa dans la demeure de la noble famille marseillaise de Mazenod (Hôtel de Mazenod), tandis que Mazarin logea chez Barthélemy Cipriani. Tous ces hôtels particuliers se trouvaient dans le même quartier. Le reste de la noblesse accompagnant le roi fut « réparti » entre les riches familles marseillaises. Quant à l’armée, on la logea de force chez les habitants, et une partie des troupes établit son camp hors de la ville, près de la fameuse brèche dans la muraille.

On a démantelé la muraille elle‑même dans les quelques années qui ont suivi la visite du roi. Il était évident que la ville étouffait dans ses anciennes limites : elle occupait presque la même superficie que la Massalia gréco‑romaine. Les voyageurs décrivaient Marseille comme un amas compact de petites maisons colorées, collées les unes aux autres. La partie de la ville où se trouve aujourd’hui Notre‑Dame‑de‑la‑Garde était quasiment vide ; sur cette rive du port ne se trouvaient que le complexe de l’abbaye Saint‑Victor, quelques entrepôts et des jardins potagers.

Donc, la révolte avait été écrasée, mais cela ne suffisait pas. L’esprit frondeur de la cité phocéenne devait être brisé pour de bon.

Le 5 mars fut publié un édit royal qui changeait radicalement l’administration de Marseille. Les anciens privilèges et l’autonomie de la ville furent entièrement supprimés ; désormais, le consulat était directement soumis aux officiers royaux. Beaucoup d’avantages accordés à la noblesse locale furent abolis.

On décida de construire une citadelle à l’entrée du port, où l’on pourrait installer une garnison royale permanente. C’est ainsi qu’apparut le projet du fort Saint‑Nicolas (Fort Saint‑Nicolas). La forteresse n’était pas destinée à protéger la ville contre des ennemis extérieurs, mais à contrôler la ville elle‑même et ses habitants ; la plupart des canons étaient tournés vers Marseille. Pendant de longues décennies, les Marseillais détestèrent la Citadelle, qu’ils appelaient « la Bastille marseillaise ».

Le fort de Saint-Nicolas

En outre, on agrandit le fort Saint‑Jean sur l’autre rive du port ; jusque‑là il n’y avait qu’un mur fortifié, quelques petits bastions construits par les Hospitaliers, et une tour que l’on appelle aujourd’hui « la tour du roi René ».

Par ailleurs, le jeune roi avait besoin d’une flotte. Le type principal de navire était alors la galère, manœuvrée par des rameurs, comme cela se faisait depuis l’époque romaine. À ce moment‑là, quelques galères royales mouillaient déjà à Marseille, mais ce n’était pas suffisant pour rivaliser avec les autres puissances maritimes. Le roi ne voulait pas seulement se défendre, il voulait littéralement dominer la Méditerranée, afin de contrôler l’intense commerce international qui y transitait.

Fort Saint-Jean

Une autre décision importante fut prise : la construction d’un nouvel arsenal des galères — une ligne de docks et de casernes pour les forçats des galères. Ce projet finit lui aussi par voir le jour. Mais c’est une autre histoire, que je raconterai plus tard.

Après Marseille, la cour retourna à Aix, puis quitta la Provence en passant par Apt et Avignon. Désormais, Louis se dirigeait vers l’ouest, vers la frontière espagnole. En traversant le Languedoc et la Gascogne, la cour atteignit le Pays basque et s’arrêta à Saint‑Jean‑de‑Luz.

Le mariage royal

C’est là que s’acheva la partie internationale de l’entreprise. Sur l’île des Faisans se rencontrèrent les cours française et espagnole, and le 9 juin 1660, dans l’église Saint‑Jean‑Baptiste à Saint‑Jean‑de‑Luz, eut lieu le mariage de Louis XIV et de Marie‑Thérèse d’Autriche. Ce mariage consacrait la paix des Pyrénées, qui mettait fin à la longue guerre entre la France et l’Espagne.

Après la cérémonie, la cour royale repartit vers le nord en passant par Bordeaux. Ainsi, le mariage fut le point culminant du voyage dans le Midi et son achèvement. On peut imaginer tout l’itinéraire comme un immense arc : Paris — l’ouest de la France — Bordeaux — Toulouse — Languedoc — Avignon — Aix — Toulon — Marseille — à nouveau Aix et Avignon — Languedoc — Gascogne — Saint‑Jean‑de‑Luz — Bordeaux — Paris.

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