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Sur les traces de madame de Sévigné à Grignan

Par où commencer ?

Promenade nocturne dans les rues de Grignan. La ville est remplie de rosiers.

Je n’ai pas osé pendant longtemps écrire un billet sur ma visite à Grignan — le château dans la Drôme française, à deux heures de route de Marseille. Mes amis savent que j’écris en même temps pour deux blogs — un en russe (pour Facebook) et un en français (pour WordPress). J’aimerais que la lecture soit intéressante à la fois pour ceux qui ne connaissent pas du tout l’œuvre de madame de Sévigné et pour ceux qui la connaissent depuis l’enfance (ses lettres font partie du programme scolaire en France). Heureusement, ses lettres ont été traduites en russe et publiées en volume séparé. Je les ai trouvées en ligne et je les ai lues.

Une scène du film  » Madame de Sévigné « (2023).

J’ai aussi regardé le film « Madame de Sévigné » de 2023 (agréable, mais pas un chef‑d’œuvre). Beaucoup de scènes ont été tournées dans le château de Grignan et ses environs — précisément dans les lieux mêmes où ces événements se sont déroulés. Le film montre les relations étranges et douloureuses entre la mère et la fille, dont est née cette correspondance célèbre, qui a duré un quart de siècle.

Le château de Grignan.
Le château de Grignan sur un dessin ancien.

Par un heureux hasard, à peine deux semaines après avoir vu le film, j’ai eu la chance de visiter ce château même. En m’intéressant au sujet, j’ai regardé une excellente émission du brillant Stéphane Bern dans son cycle « Secrets d’Histoire ». J’y ai découvert beaucoup de choses nouvelles et passionnantes, mais je n’ai toujours pas compris ce que je devais écrire exactement.

Madame de Sévigné

En plus, il s’est avéré que le merveilleux château Renaissance des Grignan avait été presque entièrement détruit par les révolutionnaires il y a près de 240 ans (ce que nous voyons aujourd’hui est une reconstruction), et que les lettres elles‑mêmes avaient été soigneusement sélectionnées et éditées avant la première publication officielle par la petite‑fille de l’écrivaine. Même la sépulture de madame de Sévigné fut profanée et ses pauvres os jetés hors de la tombe. Qu’est‑ce qui, dans son histoire, relève de la réalité et qu’est‑ce qui tient de la légende — comment s’y retrouver. Alors j’ai décidé d’écrire simplement tout ce qui me viendrait à l’esprit.

Une femme de son siècle

Madame de Sévigné était remarquablement instruite pour une aristocrate du XVIIe siècle. Après la mort précoce de ses parents, Marie de Rabutin‑Chantal (c’était son vrai nom) fut élevée dans la famille des Coulanges sous la tutelle de son oncle, l’abbé Christophe de Coulanges. C’est lui qui organisa son éducation.

Hôtel et restaurant testés et approuvés. Tous deux sont très agréables.

Elle lisait énormément, connaissait l’italien, étudiait le latin, l’espagnol, la littérature, l’histoire et les bases de la culture antique. De plus, à en juger par ses lettres, elle avait un esprit vif, un excellent sens de l’humour et un talent littéraire naturel. Plus tard, ses maîtres furent des humanistes et des lettrés célèbres de l’époque, notamment l’érudit Gilles Ménage — le même qui enseigna ensuite à son amie madame de La Fayette. Son éducation était bien plus vaste que celle de la plupart de ses contemporaines. L’« éducation d’une dame de qualité » se limitait alors à la grammaire élémentaire, la religion, les travaux d’aiguille et les bonnes manières.

La statue de madame de Sévigné à Grignan.

Quand on lit beaucoup sur l’époque où vivait madame de Sévigné, on remarque que le Grand Siècle a fait naître une catégorie particulière de femmes nobles et intellectuelles. En réalité, des aristocrates très instruites existaient avant et après. Simplement, les XVIe–XVIIe siècles ont laissé beaucoup de sources écrites par les femmes elles‑mêmes. C’est alors que s’épanouit la culture des salons, où l’on valorisait énormément la capacité d’exprimer ses sentiments avec raffinement, de briller par des sous‑entendus subtils, d’ironiser avec finesse, de cacher des sens derrière des métaphores et des allégories.

Depuis la terrasse du château : le cimetière et la chapelle du XIIe siècle.

C’est aussi à cette époque que l’art épistolaire connut un véritable âge d’or. Les lettres cessèrent d’être uniquement des documents pratiques ou un moyen sec d’échanger des nouvelles. Un style élégant entra à la mode, scintillant d’esprit et d’humour fin — presque un nouveau genre littéraire. Les gens s’écrivaient beaucoup.

Les aristocrates quittaient souvent la cour pour un temps, afin de séjourner quelque temps dans leurs domaines éloignés pour des raisons de service (comme ce fut le cas pour la fille de madame de Sévigné et son mari). Et la poste fonctionnait de mieux en mieux, les échanges étaient assez vifs.

Les voix féminines du Grand Siècle

J’ajouterai que Marie de Rabutin‑Chantal de Sévigné n’était pas la seule à avoir laissé une correspondance intéressante. Parmi les femmes françaises du XVIIe siècle, en dehors de madame de Sévigné, sont particulièrement connues :

• Madame de La Fayette — l’autrice célèbre de « La Princesse de Clèves ». On a conservé sa vaste correspondance et les témoignages de ses contemporains. Elle appartenait au même cercle intellectuel et était l’amie de madame de Sévigné. 

• Madame de Maintenon (dernière favorite et épouse secrète de Louis XIV) — a laissé des milliers de lettres. Pour les historiens, c’est l’une des sources essentielles sur la cour de Louis XIV. Elle écrivait sur la politique, l’éducation des jeunes filles à Saint‑Cyr, qu’elle avait fondé, et sur la vie de cour. 

• Madame de Sablé — on a conservé aussi ses lettres, mais elle est surtout connue pour ses « Maximes ». Il s’agit d’un recueil d’aphorismes formant une sorte de code de sagesse pratique. Plus tard, le célèbre La Rochefoucauld publiera ses propres « Maximes » (un autre ami de madame de Sévigné), mais c’est bien Madeleine de Souvré, marquise de Sablé, qui fut la première. 

• Anne‑Marie‑Louise d’Orléans, la Grande Mademoiselle — cousine de Louis XIV, la femme la plus riche de France. Elle a laissé de vastes mémoires, parmi les témoignages féminins les plus passionnants du XVIIe siècle. On y trouve la Fronde, les intrigues de cour, et son malheureux amour pour le duc de Lauzun. 

• Madame de Motteville — autrice de remarquables mémoires sur la cour d’Anne d’Autriche. 

• Élisabeth‑Charlotte du Palatinat (la Princesse Palatine) — seconde épouse de Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV. Elle est surtout célèbre pour ses lettres, dont plusieurs milliers ont été conservées. Avec une franchise étonnante, elle décrit Versailles, les mœurs de cour, les membres de la famille royale et sa propre vie avec un mari qui préférait les hommes. Pour les historiens, c’est l’une des sources les plus précieuses sur la fin du règne de Louis XIV. 

• Madame de La Guette — a laissé des souvenirs intéressants sur les événements de son temps. Madame de Sévigné, d’ailleurs, la mentionne dans ses lettres. 

• Plus tard — madame de Caylus, autrice de mémoires sur la cour de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle.

Le XVIIe siècle paraît en général étonnamment riche en écrits laissés par des femmes.

Et presque aucune de ces femmes n’avait l’intention de devenir écrivaine. Sévigné écrivait à sa fille, Maintenon — à ses élèves et à ses connaissances, la Grande Mademoiselle écrivait des mémoires pour la postérité, justifiant ses actes politiques, la Princesse Palatine racontait à ses proches sa vie à la cour de France. Elles écrivaient pour des personnes précises, dans des circonstances précises. C’est pour cela que leurs textes sont écrits dans une langue vive et joueuse, qui n’était pas destinée à la censure. Il est souvent plus passionnant de les lire que les œuvres des écrivains professionnels de l’époque.

Pourquoi lit-on encore madame de Sévigné ?

Pourquoi justement Sévigné est‑elle devenue si célèbre ? Eh bien, pour commencer, de son vivant, seuls quelques proches connaissaient ses lettres. Elle était très appréciée à la cour, comme une femme instruite et spirituelle du cercle de madame de La Fayette, mais la grande renommée ne lui est venue qu’après sa mort, lorsque les lettres furent publiées. Elle écrivait en effet avec beaucoup de talent, de vivacité et de naturel. Ses lettres ont conservé quantité de témoignages historiques et d’anecdotes : la construction de la flotte des galères à Marseille, la disgrâce du tout‑puissant Fouquet et son procès, la révolte du papier timbré en Bretagne en 1675, l’histoire de la mort de Vatel, organisateur de fêtes, et ainsi de suite. Ses lettres abondent en détails quotidiens et même franchement physiologiques (elle mentionne, par exemple, ses propres constipations et les clystères qu’on lui prescrivait).

Ses lettres sont en plus un véritable monument d’amour maternel. On connaît environ 1500 lettres de madame de Sévigné, et la plupart sont adressées à sa fille adorée.

Jeune fille, la future épistolière Marie de Rabutin‑Chantal épousa un beau et riche gentilhomme, le marquis Henri de Sévigné, qui multiplia ensuite les aventures galantes, au vu et au su de toute la cour. Elle lui donna un fils et une fille et, à vingt‑cinq ans, se retrouva riche veuve — son mari volage fut tué en duel par le mari jaloux de l’une de ses maîtresses. Apparemment, ce bref mariage malheureux lui ôta pour toujours tout goût pour une nouvelle vie sentimentale. Le statut de veuve était assez prestigieux et avantageux — c’était l’un des rares cas où une femme devenait pleinement maîtresse de sa vie et pouvait disposer elle‑même de ses biens.

Le château de Grignan au début du XXe siècle, avant sa reconstruction.

Nous n’avons aucun témoignage d’éventuelles liaisons après son veuvage. Toute l’affection qu’elle n’avait plus personne à qui donner, elle la concentra sur ses enfants, surtout sur sa fille, Françoise de Sévigné. Elle la garda longtemps auprès d’elle, cherchant avec exigence un prétendant digne de sa main. Elle ne tarissait pas d’éloges sur son « trésor », l’appelant « la plus belle fille de France ». À force d’attendre, Françoise faillit rester vieille fille, et, d’après les contemporains, elle avait un caractère assez difficile. Elle ne se maria qu’à vingt‑deux ans (ce qui était assez tard pour l’époque).

François Adhémar de Monteil de Grignan

Il est vrai que celui qui la demanda en mariage était un homme de haut rang, proche du roi — François Adhémar de Monteil de Grignan, lieutenant général de Provence. Il avait quinze ans de plus que la mariée, n’était pas beau, mais grand et bien fait. Les contemporains parlaient de lui comme d’un homme honnête, noble et généreux, sans aucun doute dévoué au roi et courageux. Mais il avait un défaut — la prodigalité et le goût du luxe. Avec sa jeune épouse, ils dilapidèrent assez vite sa riche dot et se tournèrent souvent ensuite vers madame de Sévigné, lui réclamant de l’argent pour payer leurs dettes.

La cuisine du château, avec la salamandre de François Ier sculptée sur la cheminée.

La mère aimait Françoise infiniment, jusqu’à l’excès, parfois de manière envahissante et égoïste. Dès le départ des jeunes mariés pour la Provence, elle se mit à écrire à sa fille des lettres pleines de lamentations douloureuses sur leur séparation. Le mariage de la fille fut heureux, les époux s’aimaient. Françoise fut enceinte à plusieurs reprises, et chaque fois madame de Sévigné se consumait d’inquiétude pour la santé de sa fille — la mortalité en couches était alors très élevée.

Dans ses lettres, elle exhortait sa fille à se refuser à son mari, pour ne pas se mettre en danger. Pourtant, elle estimait et respectait beaucoup son gendre, malgré sa prodigalité. À sa décharge, il faut dire que sa fonction impliquait de grandes dépenses — étant le principal représentant de l’autorité royale en Provence, il devait mener un train de vie conforme à son rang, donner des réceptions et des bals (ce qu’il faisait, d’ailleurs, non sans plaisir).

Maquette du château de Grignan.

Madame de Sévigné fit trois fois dans sa vie le voyage à travers tout le pays pour voir sa fille dans le château ancestral de son mari, François de Grignan. Les séjours duraient longtemps — la première fois, elle passa douze mois à Grignan, la seconde — quatorze. C’est là qu’elle passa les deux dernières années de sa vie, c’est là qu’elle mourut et fut enterrée.

Le château des Grignan

Quelques mots sur le château lui‑même. Ses dimensions et sa magnificence impressionnent. J’ai été frappée que dans une province aussi reculée se trouve un château aussi somptueux — presque un palais. La première forteresse de pierre fut construite au XIe siècle. Plus tard, au XVe siècle, un ancêtre des Grignan l’agrandit et la transforma considérablement. J’ai découvert un jour que la future reine Catherine de Médicis avait épousé Henri II à Marseille en 1533. À ce mariage assistait le père du marié, le roi François Ier. Sur le chemin du retour vers Paris, il fit halte au château de Grignan.

Au milieu du XVIe siècle, le propriétaire du château, Louis Adhémar, entreprit une vaste reconstruction, mais il fut ensuite arrêté à cause d’intrigues pendant les guerres de Religion et emprisonné, si bien que les travaux furent interrompus. Il finit toutefois par sortir de prison et achever le chantier. C’est à ce moment‑là que le château prit ses premiers traits renaissants. Le gendre de madame de Sévigné réalisa une autre transformation d’envergure. C’est sous son impulsion que l’on ajouta au flanc sud de grandes niches au décor classique, ce qui donna à l’ensemble plus de légèreté et d’élégance. L’aile ouest fut en partie démolie, ce qui permit d’ouvrir une cour intérieure pittoresque avec un puits, et l’on construisit l’« aile des Prélats ».

D’importants travaux furent entrepris pour réaménager et décorer les appartements. Sous Grignan, le nombre de pièces doubla. La célèbre terrasse avec sa vue magnifique sur la vallée est en réalité le toit de l’église collégiale. Grignan la fit restaurer et l’orna d’une balustrade délicate. On peut voir cette terrasse dans certaines scènes du film « Madame de Sévigné ». C’est également sous Grignan qu’on perça une nouvelle entrée d’honneur du côté de la façade sud et qu’on aménagea un vestibule somptueux avec un large escalier. Certaines étapes de la transformation du château furent mentionnées dans les lettres de madame de Sévigné.

J’ajouterai que les Grignan avaient leur résidence à Marseille et à Aix‑en‑Provence. À Marseille, ils possédaient un vaste domaine, aujourd’hui tout un quartier entre les rues actuelles Grignan, Saint‑Ferréol et Montgrand. Le nom de la rue — rue Grignan — a même été conservé. C’est là que se trouve aujourd’hui le musée Cantini. Malheureusement, la demeure elle‑même n’a pas survécu, et le domaine fut ensuite morcelé et vendu par lots. À Aix, la famille Grignan est liée à l’Hôtel de Simiane dans le quartier Mazarin ; selon certaines sources, il appartenait à Françoise de Grignan, selon d’autres — il fut acquis par sa fille Pauline de Simiane après la mort de ses parents.

Le comte de Grignan survécut à sa femme et à sa belle‑mère et mourut en 1714 complètement ruiné. Sa fille Pauline hérita du château et des dettes immenses de ses parents. Elle mit près de dix‑huit ans à remettre de l’ordre dans les affaires familiales. Elle publia la correspondance de sa grand‑mère non pour gagner de l’argent, mais pour restaurer la réputation de l’autrice. En effet, commençaient à paraître des éditions non autorisées des lettres, et Pauline de Simiane affirmait qu’il s’agissait soit de faux, soit de versions fortement remaniées. Elle entreprit donc elle‑même de les remanier avant publication.

La grotte de Rochecourbière, lieu de promenade apprécié des habitants de Grignan depuis des générations.
Scène du film  » Madame de Sévigné  » (2023) : les Grignan en promenade près de la grotte de Rochecourbière.

Pauline, semble‑t‑il, était une sacrée puritaine. Bien des choses dans les lettres de madame de Sévigné ont dû la choquer, et elle les soumit à une censure sévère. Quant aux réponses écrites par sa mère, elle les détruisit purement et simplement. Il ne nous reste plus qu’à deviner ce que Françoise de Sévigné‑Grignan écrivait à sa mère pour que sa propre fille n’ait laissé aucune de ses lettres. On disait peu de bien de madame de Grignan : qu’elle était cassante, mauvaise langue, hautaine, prétentieuse. Peut‑être sa fille ne voulut‑elle pas livrer à la postérité des témoignages de son caractère difficile.

J’aimerais écrire une belle phrase : « Au moins, le château de Grignan demeure comme témoignage de leur vie », mais ce serait faux. Ce que nous voyons aujourd’hui est le résultat d’une reconstruction des années 1930, financée par une femme riche et excentrique, Marie Fontaine. Elle racheta les ruines du château et fit restaurer Grignan d’après d’anciens dessins et plans. Et pour cela, on ne peut que lui dire un immense merci.

Depuis Marseille, il faut compter environ deux heures de route pour rejoindre Grignan. La destination se prête donc parfaitement à une excursion d’une journée. Quant aux escapades plus proches de Marseille, je leur ai consacré un article séparé.

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